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La Princesse des Ports Francs

Portrait d’une des filles de Ludovic Sforza, «La Belle Princesse» est désormais attribué à Léonard de Vinci. Estimé à 150 millions de francs, ce dessin sur vélin est à Genève. Retour sur une incroyable découverte

Bianca est impassible. Son iris vert et délicat hésite entre attente et lassitude. La fille illégitime de Ludovic Sforza avait 13 ans, peut-être 14, quand elle posa pour le maître alors au service de son père, à la cour de Milan. C’était en 1496, et l’artiste s’appelait Léonard de Vinci.

Un demi-millénaire plus tard et désormais baptisé La Belle Princesse, ce portrait est aux Ports Francs, à Genève, comme l’a récemment révélé la Tribune de Genève. Au terme d’une ­enquête approfondie, pluridisciplinaire et novatrice, l’attribution à Vinci de ce dessin sur vélin, à la craie, au crayon et à l’encre ne fait plus guère de doute, malgré les réticences de certains milieux institutionnels.

Autorité mondiale, le professeur émérite à l’Université d’Oxford Martin Kemp vient de rééditer son ouvrage de référence, Leonardo, pour y inclure un chapitre sur La Belle Princesse. Ses conclusions sont entre autres confirmées par le professeur Carlo Pedretti, spécialiste incontesté lui aussi, par Nicholas Turner, ancien conservateur des Dessins et estampes du British Museum, par la spécialiste des Florentins Mina Gregori ou par la doctoresse Cristina Geddo qui, en 2008, fut la première à attribuer l’œuvre à Léonard.

Estimée à 150 millions de francs par Simon Dickinson, ancien directeur de la section Maîtres anciens chez Christie’s, que fait donc cette œuvre à Genève, dans un coffre des Ports Francs? Et pourquoi a-t-elle été boudée par la récente exposition de la National Gallery de Londres, pourtant intitulée Léonard de Vinci à la cour de Milan? Retour sur une saga extraordinaire.

La Belle Princesse sort de l’oubli à New York il y a 14 ans, lors d’une vente chez Christie’s. Elle a passé un demi-siècle dans l’anonymat, chez ses propriétaires d’alors, Giannino et Jeanne Marchig, un couple d’artistes-collectionneurs suisses résidant à Genève. Ce 30 janvier 1998, l’œuvre est intitulée Jeune Fille de profil en constume Renaissance et cataloguée comme issue de l’Ecole allemande du début du XIXe siècle. Estimée ­entre 12 000 et 14 000 dollars, elle est emportée par une galeriste new-yorkaise pour 21 850 dollars. Déjà intrigué par le dessin, Peter Silverman avait bien tenté d’enchérir, mais il s’était arrêté à 17 000 dollars.

Neuf ans plus tard, raconte Peter Silverman dans un livre consacré à sa découverte*, le collectionneur est toujours hanté par le portrait quand, accompagné de son épouse Kathleen, il le retrouve par hasard à New York, exposé dans la galerie de Kate Ganz, sur la 73e Rue entre Madison et la 5e Avenue. Cette fois, plus question de passer à côté. Au terme d’une petite négociation, le couple débourse 19 000 dollars et emporte La Belle Princesse.

Pressentant qu’il pourrait s’agir d’une œuvre de la Renaissance, Peter Silverman active son réseau. Mina Gregori et Catherine Goguel, spécialiste des dessins au Louvre, sont les premières à l’examiner. Elles sont impressionnées par sa qualité qui, malgré plusieurs restaurations, porte selon elles la marque du XVe siècle italien. Et Catherine Goguel ose une observation lourde de sens: il semble que ce soit l’œuvre d’un gaucher. Or le gaucher le plus célèbre de l’époque n’est autre que… Léonard de Vinci, et aucun de ses disciples ne l’était. Après un deuxième examen, Mina Gregori tient d’ailleurs à être la première à l’attribuer à Léonard: elle l’inscrit de sa main au dos d’une reproduction de La Belle Princesse.

Dans la foulée, plusieurs autres spécialistes étudient le portrait – dont Nicholas Turner et la restauratrice Caroline Corrigan – et confortent Peter Silverman dans ce qui n’est encore qu’une hypothèse: l’ombre du Maître plane sur ce petit dessin, à peine plus grand qu’une page A4.

La science entre alors en jeu. Par l’entremise de son ami et consultant en art Giammarco Capuzzo, Peter Silverman accepte de faire analyser le dessin par le Lumiere Technology Multispectral Institute (LTMI), à Paris, dont il n’a pourtant jamais entendu parler. Fondé en 1995 par ­Pascal Cotte et Jean Pénicaut, deux ingénieurs spécialistes de l’imagerie, le LTMI et sa caméra multispectrale vont bien plus loin que les techniques traditionnelles (lire ci-dessous). Cette technologie – qui a déjà numérisé la Joconde – peut déshabiller le dessin et le faire parler.

Au printemps 2008, Peter Silverman arrive au laboratoire des deux Parisiens à l’arrière de la Vespa de Giammarco Capuzzo, en tenant son dessin sous le bras (!). Pour ne pas les influencer, il présente l’œuvre comme celle d’un artiste du XIXe  siècle allemand, la confie à l’œil de la caméra et part déjeuner. «Je travaillais alors sur des images de La Dame à l’hermine, le célèbre Vinci que nous avions numérisé à Cracovie, raconte Pascal Cotte dans la pénombre de son nouveau laboratoire des Ports Francs genevois, où il a depuis réexaminé La Belle Princesse. Lorsque j’ai vu le détail de la coiffe et de la robe de la jeune fille, je suis resté interloqué: je connaissais ces entrelacs, le geste était le même que celui de La Dame à l’hermine! Quand Silverman est revenu, nous lui avons dit tout de suite qu’il s’agissait de l’œuvre d’un maître et que nous pensions à Léonard de Vinci.» Pascal Cotte, Jean Pénicaut et Peter Silverman décident de la numériser à nouveau, dans une meilleure résolution, et d’envoyer un fragment du vélin à l’EPFZ pour une datation au carbone 14. Les résultats tombent: avec une probabilité de 95,4%, l’échantillon date d’une période comprise entre 1440 et 1650. Or Vinci a vécu de 1452 à 1519. L’analyse ne confirme pas qu’il soit l’auteur du dessin, mais elle exclut le XIXe siècle allemand. Le temps est venu de consulter au plus vite d’éminents historiens de l’art.

La première à se rendre à au laboratoire parisien est Cristina Geddo, experte reconnue des ateliers de Léonard. Elle ne tarde pas, après avoir vu le portrait et analysé les images, à publier dans la revue de l’Université de Pavie un article attribuant formellement l’œuvre à Léonard. «La technique expérimentale de l’auteur, aux trois craies sur vélin, était inconnue en Italie à cette époque. Seul Léonard, qui a pu l’apprendre du Français Jean Perréal, avait pu l’employer, assure-t-elle aujourd’hui. Pour moi, cela ne fait aucun doute.»

Entre-temps, une sommité de l’histoire de l’art est entrée dans la danse: Martin Kemp. Après un premier accueil réservé, il accepte de venir voir le dessin, désormais placé sous clé, à Zurich. Sa première impression est positive, et il se lance dans une recherche approfondie. Rapidement, il aboutit à des conclusions probantes qui le mettent sur la voie de Léonard. En croisant ses observations avec celles d’une historienne des costumes, Elisabeta Gnignera, Martin Kemp s’oriente définitivement vers la cour des Sforza. Notamment parce que la coiffe de la jeune fille, un Coazzone, était en vogue à la cour entre 1491 et 1499. Ce dernier élément vient conforter la conviction de Martin Kemp, qui identifie provisoirement le portrait comme celui de Bianca Sforza, mariée en 1496 à Galeazzo Sanseverino et morte en couches l’année suivante. Pour l’historien, les caractéristiques picturales et les éléments historiques se recoupent: il s’agit d’un Vinci. Encore faudrait-il s’assurer de l’identité du modèle.

Lors de ses recherches, Pascal Cotte avait remarqué deux entailles au couteau et trois micro-trous sur le bord latéral gauche du vélin. Avec Martin Kemp, ils en déduisent que l’œuvre est issue d’un ouvrage relié. Martin Kemp interroge donc son réseau: quelqu’un connaît-il un livre d’au moins 33 centimètres par 24, lié aux Sforza et fabriqué aux alentours de 1490?

Professeur à l’Université de Floride, Edward Wright répond: ces ouvrages existent, ils s’appellent les Sforziades. Il y a un exemplaire à Paris, un à Londres, un troisième au Vatican et un dernier à la Bibliothèque nationale de Varsovie. L’équipe élimine les trois premiers, pour des questions de format, et s’envole pour la Pologne avec une reproduction du portrait. A Varsovie, le miracle se produit devant les caméras du National Geographic, qui a consacré un film à cette aventure: les trois micro-trous correspondent au dixième de millimètre près à la reliure originale de la Sforziade, dont il manque trois folios, et les vélins sont de même nature! Qui plus est, l’enluminure de Birago qui suit le feuillet manquant raconte… le mariage de Bianca avec Galeazzo, ami de Léonard de Vinci. Pour Martin Kemp, cette dernière découverte tombe comme une nouvelle preuve: c’est à cet emplacement que se trouvait le portrait de Bianca, et seul Léonard peut en être l’auteur. Le mystère de La Belle Princesse est élucidé.

Si extraordinaire soit cette dernière trouvaille, elle est presque superflue, à entendre Pascal Cotte: «L’analyse des images suffit à l’attribuer à Vinci. Le tracé main gauche est incontestable, tant sur les ombres que dans le dessin. Le renforcement à l’encre des ombres est caractéristique de Léonard. Les entrelacs correspondent à ceux de La Dame à l’hermine. Et les reprises au sommet du front, sur le nez et sur le cou, visibles sur le dessin original, sont les mêmes que celles que l’on observe sur quatre autres portraits de Vinci.»

Alors pourquoi, devant tant d’éléments, la National Gallery et son directeur Nicholas Penny – contacté – se contentent-ils d’affirmer qu’il «n’y a pas d’accord général permettant de l’attribuer à Vinci»? «L’opposition à l’attribution repose sur ceux qui n’ont aucune raison de reconsidérer le point de vue négatif qu’ils avaient émis par le passé, répond Martin Kemp. Il s’agit de ceux qui l’ont raté à New York [des spécialistes du Metropolitan Museum] et de l’entourage de Kate Ganz et de Christie’s. Mais aucune de ces personnes n’a accepté de voir l’original, alors que nous les avons invitées à le faire.» Au téléphone, Peter Silverman renchérit: «L’œuvre est passé inaperçue auprès du Metropolitan Museum, alors que Kate Ganz la leur a certainement montrée. Je pense que la National Gallery ne veut pas se fâcher avec eux. Ce petit monde se tient, comme un club de vieux garçons.»

Sceptique lui aussi, le professeur David Ekserdjian, de l’Université de Leicester, avait déclaré à l’équipe du National Geographic qu’il «mangerait son chapeau» si l’on retrouvait l’ouvrage original dont est issu le portrait. L’a-t-il fait? «Je n’ai pas encore ressenti le besoin de me rendre chez le chapelier, ni de préparer le sel ou le poivre, répond-il aujourd’hui avec humour. Je crois qu’il est possible de se prononcer sans avoir vu l’original et pour l’instant mon opinion n’a pas changé. Mais je reste ouvert.»

Un élément nouveau pourrait néanmoins faire avancer le débat. Apprenant que «son» dessin était désormais attribué à Vinci, l’ancienne propriétaire, Jeanne Marchig, a attaqué Christie’s en justice en 2010. Elle reprochait à la maison de vente aux enchères d’avoir mal fait son travail en attribuant le portrait à l’école allemande. Sur le fond, Jeanne Marchig a été déboutée par la cour, pour une question de prescription. Mais Jeanne Marchig reprochait aussi à Christie’s d’avoir remplacé, pour la vente et sans l’en avertir, le cadre florentin du dessin par un cadre plus compatible avec l’école allemande. Ce volet de la procédure, lui, restait ouvert. Or Christie’s et Jeanne Marchig ont conclu, il y a quelques jours, un accord à l’amiable, a appris Le Temps. Ni l’avocat de Jeanne Marchig ni la maison de vente n’ont souhaité en donner les détails. Mais selon un proche du dossier, «cet accord évite à Christie’s d’ouvrir la boîte de Pandore. Un procès aurait pu conduire à des conclusions très embarrassantes pour eux.» Il évite par exemple à Christie’s de devoir, un jour peut-être, assumer une erreur à 150 millions de francs.

Reste une dernière question: que va devenir le tableau? «Pour l’instant, il est assuré pour 150 millions de francs, et j’ai déjà refusé l’offre d’une fondation japonaise, qui m’en offrait 80 millions d’euros, répond Peter Silverman. Je le vendrai un jour et j’ai déjà prévu de donner 80% du prix de vente à des œuvres, dont la fondation de Jeanne Marchig. Mais j’espère surtout qu’il sera un jour montré dans un musée, et je ferai tout pour éviter qu’il finisse sur le yacht d’un milliardaire.»

* «La Princesse perdue de Léonard de Vinci», Peter Silverman et Catherine Whitney, Ed. Télémaque & Arte Editions.

«Je suis resté interloqué: le geste était le même que celui de «La Dame à l’hermine»

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