Après huit années à promouvoir l'aménagement du territoire au sein de l'Office fédéral du développement territorial (ARE), Pierre-Alain Rumley remet son mandat. «C'est toujours à l'échelle locale que les projets se réalisent», avoue-t-il. Elu à l'exécutif du Val-de-Travers, il souhaite d'ailleurs s'attaquer concrètement au projet qu'il a défendu à Berne. Son principal cheval de bataille: le mitage du territoire avec ses multitudes de zones à bâtir. C'est à lui que l'on doit la création du Fonds d'infrastructure et l'instauration d'une nouvelle politique des agglomérations. Cette dernière doit encore apporter de nombreuses réponses à la densification des centres urbains ou au conflit entre ville et campagne. Tour d'horizon.

Le Temps: Quelles solutions préconisez-vous contre le mitage du territoire?

Pierre-Alain Rumley: Il est essentiel d'encourager les gens à s'installer dans les villes et dans les centres urbains, voire les centres ruraux, comme Romont, pour les densifier. Il faut par ailleurs éviter d'étendre les zones à bâtir. Enfin, il serait judicieux de revenir sur certaines décisions et de reconvertir des terrains en zone agricole. Deux actions permettent d'atteindre ces objectifs. La première consiste à mener une politique de l'aménagement restrictive, là où un développement n'est pas souhaité. La seconde doit déboucher sur des actions positives pour inciter les changements d'habitude.

- Avec le recul, que peut-on reprocher aux anciens instruments d'aménagement du territoire tels que l'arrêté Bonny ou la LIM (loi sur les investissements dans les régions de montagne)?

- Les idées au départ n'étaient pas mauvaises. Ces instruments tendaient à développer des pôles. Dans la réalité, et c'est en cela que réside l'erreur commise, on a soutenu trop et partout. Aujourd'hui, il s'agit de développer les régions selon leur génie et non de subventionner des activités qui n'ont pas vocation à se développer dans toutes les régions. Ainsi, avec l'ARE nous avons placé, comme condition à l'obtention des 6 millions de francs de subvention pour le trafic, qu'un concept d'agglomération soit appliqué.

- Ne s'est-on pas fourvoyé en prônant une égalité de traitement pour toutes les régions concernant de nombreux services comme la poste et les routes?

- Il faut admettre qu'il sera difficile de tout maintenir. Cependant, il existe des alternatives innovantes comme la poste introduite dans les magasins ou les services de transport à la demande. Par contre dans la politique de développement des routes, j'estime que l'accessibilité en termes de vitesse n'est pas un critère que l'on doive améliorer partout. Ce faisant, vous favorisez la décentralisation.

- Les communes ne voient pas toutes d'un bon œil un aménagement du territoire axé sur une densification des centres.

- Il faudrait qu'un grand nombre de communes comprennent qu'une croissance démographique et économique n'est pas essentielle. Accueillir plus d'habitants et encaisser plus d'impôts n'entraîne pas forcément une amélioration de la situation. Les études démontrent au contraire que leur situation se dégrade quand elles s'agrandissent. Nouveaux habitants riment plutôt avec investissements, écoles, etc. Il faudrait convaincre les syndics qu'il est possible d'améliorer la qualité de vie des résidents en maintenant un statu quo. On constate une volonté inverse dans certaines agglomérations. Prenez Ittigen, à côté de Berne, où il serait judicieux de densifier. Un municipal m'a avoué que la population ne voulait plus que la ville croisse. Les communes qui ont une vocation à se développer doivent accepter de le faire. On ne peut plus laisser chaque commune décider. Dans le cadre du Fonds d'infrastructure, pour la première fois, nous avons encouragé les régions et les communes à penser agglomération. Pour accélérer le processus, il faudrait voir émerger des formes de direction d'agglomérations. A Fribourg, Berne ou Neuchâtel, on tend dans cette direction. Ces nouveaux territoires n'ont pour l'heure pas de compétences formelles. Il est peu probable qu'ils en reçoivent ces prochaines années.

- Ces structures de réflexion ne doivent-elles pas parfois dépasser les frontières des cantons?

- Dans ce cas, c'est un échelon supérieur que l'on nomme métropolitain. Il faudrait en effet imaginer des gouvernances d'une nouvelle forme, comme il en existe en Allemagne. On y trouve des présidents de métropole élus par le peuple. En France, la notion de communauté urbaine est ancrée dans les habitudes.

- Devrait-il y avoir un contrat de subsidiarité entre ville et campagne pour faciliter cette politique?

- En effet, nous avons imaginé des territoires de projets où chacun définit son rôle au sein de l'entité. Les espaces ruraux, par exemple, peuvent développer des activités spécifiques autour du délassement, de la production d'énergie, de l'agriculture et des filières forestières. A un moment donné, tout cela devrait faire l'objet d'un système de péréquation entre villes et campagnes. Ces systèmes existent aujourd'hui, mais ils ne sont pas conçus en relation à une problématique territoriale, mais à des échelles fiscales.

- Comment donner un rôle d'agglomération et créer un réseau dans l'Arc jurassien avec des entités aussi éloignées que Neuchâtel, Delémont et Bienne?

- Tout passe par des collaborations dans des domaines variés (transports, hautes écoles, social...). Nous proposons comme territoire de projet un espace jurassien transfrontalier qui englobe aussi la vallée de Joux et une partie du Jura français. C'est un ensemble de petits centres qu'il faut mettre en réseau. Cet espace pourrait aboutir à un changement institutionnel. Pourquoi ne pas imaginer une fusion entre Neuchâtel, le Jura et le Jura bernois? D'ici une vingtaine d'années, cette idée pourrait être réaliste.

- Pourquoi Zurich et Bâle ont autant d'avance?

- Ces villes ont fait recours à des processus participatifs. Les maires ont été au-devant de la population pour recueillir leurs besoins.

- Le mitage est avant tout une problématique de Plateau. Qu'en est-il dans les régions de montagne?

- La problématique des friches - hôtels fermés, granges vides... - apparaît également dans les régions de montagne. Il faut concentrer le développement dans certaines stations qui se trouvent dans une compétition internationale. Les autres plus petites, qui se situent autour, devraient collaborer avec les grandes pour développer des formes alternatives de tourisme.

Le principe consiste à développer un certain nombre de lieux en priorité, ceux qui se trouvent autour en profitent sans eux-mêmes se développer et de cette manière vous aurez moins de mitage.