Douze millions. Sur un budget de 1,4 milliard. Le Jura sera à Expo.02 ce que sa population pèse en Suisse: moins de 1%! L'exposition nationale ne lui consacre qu'un sucre, histoire de saluer un partenaire de la première heure, qui avait flairé une occasion «d'être vu et bien vu», selon le ministre Jean-François Roth. Menacée par les tempêtes, la touche jurassienne doit sa survie à un avocat inattendu, le directeur technique d'Expo.02, Ruedi Rast.

Composante modeste

Le Jura reste donc une composante de l'expo. Modeste. En guise d'arteplage, il se contentera de la «Poissine», barge à gravier vaudoise, construite en 1967, 37 mètres de long, 10 de large, capacité de 12 membres d'équipage et 120 passagers. Pour Nelly Wenger, «il ne faut pas s'attacher à la taille, mais à l'esprit» du rafiot «Sens et mouvance», dont la maquette a été dévoilée jeudi à Delémont.

Son aménagement a été confié à Didier Faustino, architecte franco-portugais établi à Paris. «Le dispositif architectural sera au service de ses utilisations», prévient le designer qui entend faire «de la barge-écrin, un lieu de tous les possibles». Au centre du bateau peint en blanc, encerclé d'une grille et surplombé de mats lui servant de projecteurs: un bar et une «magic box», conteneur amovible rouge abritant une «salle d'action multifonctionnelle», appelée à devenir théâtre, forum de discussion, studio émetteur (pour radio pirate diffusée sur Internet), scène de plein air, salle d'exposition, de réception ou discothèque.

La barge sillonnera les lacs et les canaux pour accoster aux abords des arteplages de Bienne, Neuchâtel, Morat et Yverdon. «Elle sera un trait d'union physique et un messager entre les régions des Trois-Lacs et les arteplages», explique Nelly Wenger.

A l'abordage des plates-formes

«Ce qui ne l'empêchera pas de se muer en intervenant, lorsque sa liberté l'exigera.» Minuscule, le bateau fera du bruit lorsque ses occupants, des acteurs pirates, envahiront les plates-formes. «La barque jurassienne ne se gênera pas d'engager la polémique, remettre en cause les idées établies et voguer à contre-courant de la raison d'Etat.» Nelly Wenger lui confie «le devoir d'être frondeur, impertinent, léger et ironique».

Ce ne sera toutefois pas qu'un simple amuseur de galerie. «La barge doit être un lieu canaille qui nous embarque et nous émeuve, souhaite l'écrivain jurassien Pascal Rebetez, membre de l'équipe d'animation. Un site qui offre des moments de grâce, de plénitude et d'utopie. Une nef des fous, où nous rirons aux éclats et nous moquerons d'Expo.02, de la Suisse, et dirons pourquoi.»

Joyeux simulacre

L'arteplage du Jura sera le fou du roi. Libre, joyeux, rebelle et ironique. En guise d'avant-goût, Nelly Wenger a été accueillie jeudi à Delémont par un simulacre de manifestation de joie, première du genre en faveur d'Expo.02, orchestrée par la brigade théâtrale de l'Unité. Durant la présentation, les acteurs ont joué les malappris: l'un s'est endormi, d'autres ont gesticulé et servi les petits fours pendant les discours. Lorsqu'un journaliste a demandé en quoi consistera le rôle d'ambassadeur dévolu au Jura, et que Nelly Wenger a répondu: «Vous saurez tout le 14 mai», une actrice a crié à la cantonade: «Si toutes les réponses sont comme ça, on sera bien avancé!» Les élèves de Vicques ont singé une séance de la direction d'Expo.02. Au premier rang, Nelly Wenger a ri aux éclats. Jaune parfois! «Si Expo.02 doit être une fête, nous pouvons très bien commencer par nous amuser de l'Expo elle-même», justifie Jean-François Roth.

En se pliant au rôle d'amuseur, le Jura risque d'entretenir le cliché de «sympathique et peu sérieux» qui lui colle à la peau. «A nous de l'éviter, d'être impertinents, agents provocateurs et de remise en cause, sans sombrer dans la caricature», prévient Stéphane Berdat, délégué jurassien à la coopération.