Ils évoluent dans le même parti, mais vivent dans deux mondes aux antipodes. Mathias Reynard, 32 ans, syndicaliste, vient d’un village alpin du Valais. Priska Seiler Graf, 51 ans, a grandi dans l’agglomération urbaine zurichoise. L’entrée en scène dimanche dernier du binôme romand-alémanique pour la présidence du Parti socialiste suisse a soudain animé la campagne, offrant à la formation de gauche une solution de rechange au duo formé par Cédric Wermuth et Mattea Meyer.

Moins bruyante que ses adversaires issus de l’école contestataire des Jeunesses socialistes, Priska Seiler Graf passe à Berne pour une politicienne discrète, voire effacée. Elue en 2015, il lui a fallu du temps pour trouver sa place: «Désormais, je me sens chez moi. Je suis contente de ne plus être la nouvelle», s’exclame-t-elle, attablée dans un café du Niederdorf.

A Zurich, Priska Seiler Graf évolue au contraire au centre de l’attention, en tant que coprésidente du PS cantonal. En mai 2017, elle prend la tête, avec Andreas Daurù, d’une section en pleine tourmente, après la démission de Daniel Frei, lassé par les conflits internes entre une aile libérale incarnée par le conseiller d’Etat Mario Fehr et la base de gauche.

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«Nous devons trouver un nouveau langage, moins intellectuel»

Elle affronte de nouveau la tempête en octobre 2019, à la suite des lourdes pertes de la délégation socialiste zurichoise aux élections fédérales. C’est désormais un parti national tombé à son plus bas niveau historique, avec seulement 16,8% des voix aux dernières élections d’octobre, qu’elle ambitionne de diriger.

On ne connaît pas encore son programme – «en cours de rédaction» – mais Priska Seiler Graf appelle de ses vœux une démocratisation du parti pour intégrer davantage la base militante. «Nous devons trouver un nouveau langage, sortir du discours intellectuel pour mieux parler aux gens, les toucher. Montrer ce qu’est une politique socialiste dans les petites communes de toute la Suisse. Les villes nous font déjà confiance.»

Priska Seiler Graf incarne un socialisme pacificateur et conciliant. «Je ne veux pas me laisser enfermer dans une catégorie. Je suis au centre du PS», dit-elle. En réalité, ses positions la placent plutôt sur l’aile gauche de son parti. Mathias Reynard est convaincu qu’elle apportera l'«élan combatif» nécessaire à la «reconquête des classes populaires» appelée de ses vœux.

Pragmatisme

Sa collègue tient toutefois à se montrer pragmatique. La retraite des femmes à 65 ans? «Nous pouvons en discuter», dit-elle, tout en s’empressant de préciser: «A condition que les femmes obtiennent une contrepartie satisfaisante. Pas un sucre pour faire passer la pilule, mais une vraie amélioration.»

Quant au dossier européen, autre poids lourd, elle se montre critique envers les membres les plus intraitables du PS. «Nous avons pu donner l’impression d’être réfractaires à la discussion, c’est irritant. Mais, en même temps, j’estime que les syndicats ont raison de ne rien lâcher sur la protection des salaires.»

Sur le climat, elle veut voir les Verts comme des alliés et non des adversaires. Mais elle estime que le PS doit se démarquer, en se battant pour que des mesures telles que les taxes sur le CO2 ne nuisent pas aux populations les plus vulnérables. «Je ne souhaite pas de «gilets jaunes» en Suisse!»

Formée à la négociation

Au risque d’affaiblir le discours, elle cultive l’art du compromis. Une stratégie héritée de dix ans d’expérience au sein de l’exécutif de Kloten, dominé par la droite. «Nous n’arriverons à rien sans compromis. Or, se passer de solution serait irresponsable», dit-elle. Ce souci d’écoute la poursuit dans sa vie privée, comme lorsqu’elle rend visite à l’une de ses meilleures amies sur la Goldküste zurichoise, une PLR convaincue: «Nous ne sommes pas d’accord, mais pour rien au monde je ne me passerais de nos échanges. Il y a une vie hors de la bulle socialiste.»

Alors qu’elle est encore étudiante, elle réalise un stage dans une banque, mais optera pour l’enseignement. En parallèle à ses études en pédagogie, Priska Seiler Graf se forme à la danse classique. Avec l’arrivée de ses enfants, âgés aujourd’hui de 22, 20 et 10 ans, elle délaisse peu à peu les salles d’entraînement. Ce sera pour mieux arpenter les arènes politiques, en gravissant tous les échelons, les uns après les autres.

«Déclic» politique

Elle siégera douze ans au parlement de Kloten avant d’être élue, en 2010, à l’exécutif municipal. Puis enchaîne dix ans de Grand Conseil zurichois, où elle se saisit d’un dossier brûlant: l’aéroport. La voilà muée en infatigable détractrice des nuisances – sonores ou climatiques – causées par le trafic aérien. Un combat qu’elle poursuit à l’échelon fédéral, où elle plaide par exemple pour une taxe sur les billets d’avion.

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Son «déclic» politique remonte à 1983. Le PS présente la première femme candidate au Conseil fédéral: Lilian Uchtenhagen. Le parlement préférera un homme socialiste, pourtant moins chevronné, Otto Stich. Priska Seiler Graf se souvient: «J’avais 15 ans et cet événement m’a mise hors de moi.» Une autre figure l’inspire: l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss. «Elle a trouvé une façon de mener une politique socialiste dans un gouvernement de droite», résume Priska Seiler Graf.