Suisse

De sa prison suisse, un marchand d'armes dévoile ses liens occultes avec les services américains

Révélations. Jean-Bernard Lasnaud attend son extradition vers l'Argentine dans une prison genevoise. Dans son premier entretien avec un journaliste, il confie avoir travaillé pour la CIA et les douanes américaines en Amérique latine

Pour un homme qui a passé cinq mois en cellule, Jean-Bernard Lasnaud est plutôt de bonne humeur. Rencontré au parloir de la prison genevoise de Champ-Dollon, ce marchand d'armes international arrêté en Suisse le 25 mai dernier ne se plaint pas de ses conditions de détention: «Je préférerais rester ici pour y être jugé que d'être extradé vers l'Argentine. Car là-bas, ma durée de vie risque d'être courte.»

La justice argentine accuse Jean-Bernard Lasnaud d'avoir organisé l'exportation, en février 1995, de matériel militaire de Buenos Aires vers l'Equateur, alors que ce pays était en guerre avec le Pérou et que l'Argentine jouait les médiateurs entre les belligérants. Jean-Bernard Lasnaud reconnaît seulement avoir joué un rôle «d'inspecteur technique» de la cargaison, et dit avoir agi pour le compte de la société équatorienne Prodefensa. Le 16 septembre, l'Office fédéral de la justice a accepté la demande d'extradition formulée par l'Argentine, bien que Jean-Bernard Lasnaud craigne d'être assassiné s'il retourne dans ce pays.

Il est vrai que cette affaire, qui met en cause d'anciens ministres et de hauts dirigeants de l'armée, est déjà jonchée de cadavres. Le mort le plus connu est le capitaine de vaisseau Horacio Estrada, étrangement «suicidé» à la veille d'un interrogatoire. «Estrada était un ami de vingt ans. C'est lui que j'ai contacté pour trouver des armes pour l'Equateur. Il aimait la vie. Il ne s'est pas suicidé», estime Jean-Bernard Lasnaud. Sa conviction est que le trafic d'armes a bénéficié de complicités au plus haut niveau. «Les fusils d'assaut que j'ai vus sortaient directement des stocks de l'armée argentine. Le maître d'œuvre de l'opération, Diego Palleros, un colonel à la retraite, m'a dit que le président Carlos Menem était au courant.» L'ex-chef de l'Etat, qui a été brièvement emprisonné dans le cadre de l'enquête, dit avoir cru que les armes étaient destinées au Venezuela.

De sa prison, Jean-Bernard Lasnaud a tenté plusieurs fois d'obtenir l'appui de ses amis aux Etats-Unis. Brisant un tabou dans le monde discret des marchands d'armes, ce Franco-Américain de 60 ans qui n'a jamais parlé à la presse affirme en effet avoir travaillé depuis des années avec deux agences américaines, la CIA et les douanes. «J'étais établi légalement à Miami. Dans mon métier, vous ne pouvez travailler que si vous êtes en contact avec le gouvernement. J'ai collaboré avec la CIA en Amérique du Sud, j'ai participé à de petites opérations, des trucs de 100 fusils, pas tellement plus.» C'est en servant comme instructeur au Salvador dans les années 80 qu'il a noué des liens avec les gens de la «compagnie». «Une main lave l'autre, c'est l'expression consacrée dans ce milieu. Ils m'ont suggéré de m'installer aux Etats-Unis.» L'homme reste discret sur la nature exacte des «opérations» effectuées pour la CIA. Selon nos sources, il aurait été actif en Colombie, dans la lutte contre les FARC (guérilla de gauche), et lors de l'affaire Iran-Contra, qui avait vu la CIA vendre des armes à l'Iran pour financer les rebelles antisandinistes au Nicaragua.

Jean-Bernard Lasnaud aurait aussi collaboré avec les douanes dans le cadre d'opérations mises sur pied pour piéger les acheteurs d'armes clandestins. Son contact aux douanes, Raymond Starck, était basé à Fort Lauderdale, en Floride. Mais lorsqu'on appelle le numéro de ce dernier, une morne voix féminine répond toujours la même phrase: «Nous ne sommes pas autorisés à faire quoi que ce soit pour M. Lasnaud.» Pourtant, ce dernier a souvent payé de sa personne pour les douanes: l'agent infiltré court un risque mortel s'il est démasqué et, lorsque les douanes interviennent, il va en prison comme tout le monde. «Mais, puisque je suis Américain, je sortais après quelques jours en prétendant que j'avais payé une caution», explique le marchand d'armes.

Ces révélations pourraient lui coûter 5 ans de prison aux Etats-Unis, mais Jean-Bernard Lasnaud n'en a cure: «Je préfère faire 5 ans aux Etats-Unis que 8 jours en Argentine.» Il va encore rester quelques semaines en Suisse, le temps que le Tribunal fédéral se prononce sur le recours qu'il va déposer contre son extradition. Les autorités suisses jugent que l'Argentine a donné des garanties suffisantes pour sa sécurité. Des agents consulaires français et américains pourront lui rendre visite en prison, comme ils l'ont fait en Suisse. Mais, nuance Erwin Jenni, de l'Office fédéral de la justice, «même un Etat ne peut garantir la vie de quelqu'un».

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