Samedi matin, l'association romande L'Appel au peuple, qui milite pour «assainir le système judiciaire», n'a pas attiré les foules à Sion, où elle tenait réunion et conférence de presse. Une trentaine de personnes avaient fait le déplacement. Cependant, le climat qui règne contre certains juges d'instruction se durcit en Valais. La semaine dernière, deux d'entre eux ont été publiquement mis en cause. L'un par cette association dans le Bas-Valais, pour le traitement d'une affaire d'escroquerie à l'assurance, l'autre dans le Valais central, pour deux affaires concernant des enfants. Ici, une nouvelle association se crée pour mener des enquêtes parallèles sur la pédo-criminalité et faire pression sur les milieux judiciaires.

Ce climat de défiance envers la justice fait réagir le chef de groupe socialiste au Grand Conseil, Yves Ecœur. Le député veut intervenir prochainement au Grand Conseil valaisan pour qu'un débat ait lieu sur ce type de mouvements, qui représente selon lui une expression nouvelle de la «justice populaire».

Le Temps: Qu'entendez-vous par justice populaire?

Yves Ecœur: Il s'agit d'un lynchage public plutôt que d'une justice démocratique. C'est l'expression d'un «ressenti des tripes» face à un coupable supposé ou réel. Souvent, cette réaction se fait dans un climat de défiance face aux autorités politiques ou judiciaires.

– Quelles sont les causes de ce phénomène de défiance, voire de haine vis-à-vis de l'institution judiciaire, qui trouve aujourd'hui un certain public?

– Un sentiment d'insécurité diffus, une délégitimisation des institutions, du monde politique, de la justice «officielle». Il existe, depuis une vingtaine d'années, un individualisme nourri par les thèses néo-libérales, qui transforme notre démocratie dans ce que j'appelle une «autismocratie». Chacun ne perçoit la réalité sociale que par rapport à lui-même, à son confort ou à ses problèmes. D'où une perte de repères collectifs. Mais aussi, au niveau de la justice, on remarque un manque flagrant de compétences de communication. D'autant qu'ici, les incompétences, si elles ne sont pas nombreuses, sont plus exposées que dans d'autres professions.

– Comment expliquez-vous cette vague de délégitimisation de la justice officielle?

– Le sentiment démocratique qui s'est diffusé depuis plusieurs décennies permet aujourd'hui d'exprimer son avis sur la justice et ses jugements. Cela est relativement neuf. L'institution judiciaire n'est plus au-dessus de la société. Elle est une institution comme une autre, comme le gouvernement, le parlement, la police ou l'armée. A ce titre, elle souffre d'une crise de légitimité. Par ailleurs, les magistrats doivent souvent se former sur le tas et sont mal préparés à affronter des situations de crise. En Valais, on le voit dans l'affaire du petit Luca, par exemple. La création d'une école nationale de magistrature pourrait améliorer la situation.

– Peut-on attribuer à une couleur politique ces phénomènes de défiance vis-à-vis de l'institution judiciaire?

– Non, cette révolte ne correspond pas à des clivages politiques traditionnels. Elle surgit d'un peu partout, elle devient en elle-même un phénomène politique. Elle relève de la frustration, et ni la gauche ni la droite n'a le monopole de ce sentiment!

– Pensez-vous que ces mouvements expriment l'opinion d'une «Suisse d'en bas», en relation avec l'impression d'impunité des responsables de grandes affaires ruineuses pour les collectivités suisses?

– Il y a certainement un sentiment de justice à deux vitesses, mais malheureusement ces personnes ne revendiquent pas devant les entreprises qui ruinent les collectivités, comme Swiss ou comme d'autres qui, à coup de sous-enchère fiscale, détroussent l'Etat. Cette «Suisse d'en bas» proteste en fait contre ce qu'elle peut. Ces mouvements de frustration n'arrivent pas à se traduire par une action collective stratégique. Les tracts et le site de L'Appel au peuple, par exemple, sont emblématiques de la confusion et du mélange d'idées de ces mouvements.

– Quels sont les dangers que représente le développement d'une sorte de justice parallèle et quérulente envers l'institution?

– Le danger numéro 1 est le lynchage physique ou psychologique d'innocents. Sur Internet, un vaste réseau de chasse à l'homme se met en place, et c'est inquiétant. Certains estiment que tout est pourri et qu'il faut faire justice soi-même. On en revient alors aux dérives de type justice populaire ou populiste. On passe du Big Brother, agent de l'Etat totalitaire décrit par Orwell, au Big Brother intériorisé par chacun, qui épie l'autre pour veiller à une saine justice. C'est effrayant. D'autre part, si des privés enquêtent et font pression sur un juge d'instruction ou la police, les dérapages sont programmés, car leurs objectifs peuvent être aussi le profit, et pas seulement l'établissement de la justice.