Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Quel prix les Suisses sont-ils prêts à payer pour protéger le climat? Au-delà des slogans brandis lors des manifestations, quelles sont les mesures qui ont de sérieuses chances de se concrétiser? Cette question sera au centre de la révision de la loi sur le CO2, en cours de repêchage au Conseil des Etats.

A la base, il y a l’engagement pris par la Suisse de mettre en œuvre l’Accord de Paris sur le climat. Ce texte définit des objectifs généraux, comme «maintenir l’augmentation de la température mondiale bien en dessous de 2 degrés Celsius et mener des efforts encore plus poussés pour limiter l’augmentation de la température à 1,5 degré Celsius». Il invite les Etats signataires à s’organiser pour atteindre ce but, mais ne contient aucune disposition contraignante. Selon une évaluation de la London School of Economics, 157 des 197 pays partenaires ont fixé des objectifs nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre à fin 2018, mais seulement 58 les ont concrétisés dans des textes de loi.

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En Suisse, c’est la révision de la loi sur le CO2 qui mettra de la chair sur les promesses faites à Paris. Mais c’est laborieux. En décembre, le Conseil national a rejeté le projet de loi. Le dossier a été repris par une commission du Conseil des Etats. Celui-ci discutera de propositions concrètes après la pause estivale. L’objectif général consiste à réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre par rapport à la situation de 1990, dont 30% par des mesures prises en Suisse.

Essence et billets d’avion plus chers

Plusieurs pistes sont explorées. Premièrement, le plafond de la taxe CO2 prélevée sur les combustibles devrait être relevé de 120 francs par tonne émise – le tarif réel appliqué depuis le 1er janvier 2018 est de 96 francs, soit 25 centimes par litre – à 210 francs. Les milieux économiques ont fait pression pour qu’on en reste à 120 francs. Un relèvement à 210 francs renchérirait le litre de mazout de 50 centimes. Il faut toutefois préciser que deux tiers des recettes sont redistribuées à la population et aux entreprises. La taxe CO2 n’a pas été étendue aux carburants. En revanche, les nouvelles normes d’émissions imposées aux véhicules importés sont flanquées d’un mécanisme de compensation qui passe par la hausse du prix à la colonne. La fourchette discutée se situe entre 8 et 12 centimes par litre.

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Il est aussi question de taxer les billets d’avion, comme le font déjà tous les pays limitrophes. Le Conseil national a discuté de montants oscillant entre 12 et 30 francs pour les vols européens, entre 20 et 50 francs pour les déplacements intercontinentaux, mais il a fini par rejeter cette idée. La commission du Conseil des Etats reprend tout à zéro et examine désormais des prélèvements pouvant aller jusqu’au double de ces montants.

Le vent serait en train de tourner

Quelles que soient les décisions du parlement, la révision de la loi sur le CO2 sera vraisemblablement combattue par référendum. La population aura alors l’occasion d’évaluer l’effet des mesures retenues sur le budget des ménages. Sur ce plan, le vent serait en train de tourner. «La population prend conscience du sérieux de la situation», commente Benoît Genecand (PLR/GE), qui était rapporteur de commission au Conseil national.

La taxe sur les billets d’avion fait son chemin, même au sein de partis qui n’en voulaient pas. Un sondage interne mené par le PLR indique une majorité d’avis positifs de 73%. «L’évolution est nette. Une telle taxe est désormais acceptable à mes yeux», note Benoît Genecand. Il faut toutefois relever que seuls 12% (14 000 sur 120 000) des membres et sympathisants du PLR ont répondu au questionnaire. Néanmoins, ce résultat rejoint un sondage Tamedia réalisé fin décembre, selon lequel 70% des personnes questionnées étaient prêtes à payer leur vol entre 12 et 50 francs plus cher. Une autre enquête d’opinion effectuée en mars par l’institut gfs.bern pour le Blick montre une image plus nuancée: si près de 60% des adultes et des retraités se disent favorables à ce prélèvement écologique, le pourcentage descend à 51% chez les 15-25 ans.

L’argument du porte-monnaie

Ce sondage parvient ainsi à une conclusion paradoxale: les jeunes réclament des mesures efficaces contre le réchauffement climatique, mais ils ne souhaitent pas changer fondamentalement leurs habitudes. Environ 90% des personnes interrogées, toutes tranches d’âge confondues, se disent prêtes à acheter des produits saisonniers et régionaux et à préférer la douche au bain. Mais des différences notoires apparaissent ailleurs: les actifs de plus de 26 ans et les retraités affichent une plus grande disposition à diminuer les voyages en avion et à acheter des appareils électriques moins énergivores que les moins de 25 ans.

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L’auteur de l’étude chez gfs.bern a commenté ainsi le résultat du sondage: «L’aptitude plus ou moins marquée à renoncer à quelque chose est aussi le reflet du monde des jeunes d’aujourd’hui: il est plus difficile de se passer de téléphone portable, de streaming ou de vols bon marché pour aller faire ses emplettes à Berlin que de consommer des produits régionaux.» Il ne cite pas les achats en ligne. Pourtant, une étude de l’Université de Bamberg, qui conduit un projet de recherche sur la politique d’achat en ligne en Allemagne, montre que le renvoi, gratuit, des marchandises commandées chez Zalando – 10 millions de colis, selon une estimation non confirmée de 20 Minuten – n’est pas neutre sur le plan climatique. En 2018, chaque renvoi aurait émis environ 850 grammes de CO2, selon les chercheurs allemands.

Voilà tout l’enjeu de la mise en œuvre de l’Accord de Paris. «Il y a encore un pas à franchir entre la prise de conscience de la situation, qui est grave, et le renoncement. Mais je suis convaincu que les gens seront prêts à modifier leurs comportements et accepteront que ça fasse un peu mal financièrement», analyse Benoît Genecand. «Les Suisses sont prêts à payer un peu plus, mais pas beaucoup plus. Pour l’essence, 8 à 12 centimes au grand maximum. A Fribourg, c’est l’argument du porte-monnaie qui a fait dire non à l’interdiction des chauffages électriques que nous avions proposée», ajoute le conseiller aux Etats Beat Vonlanthen (PDC/FR). «Le nombre de francs et de centimes sera déterminant. Pour que la taxe sur les billets d’avion soit efficace, on ne pourra pas se contenter d’un petit montant symbolique. Quant aux carburants, je soutiens personnellement une taxe de 12 centimes par litre. Il ne faut pas avoir peur d’un référendum: le moment est intéressant pour mener une réflexion collective autour de ces questions», conclut Benoît Genecand.


Le défi environnement faisant partie des causes définies par Le Temps pour ses 20 ans, cet article est offert en libre accès et sous licence «Creative Commons». Retrouvez tous nos articles et vidéos sur le sujet.