Votation

Quel prix la Suisse veut-elle payer pour renoncer au nucléaire en 2029?

Isabelle Chevalley (PVL/VD) défend l'initiative «Sortir du nucléaire» et pense que 40% d'électricité pourra être remplacée par des ressources renouvelables d'ici à 2029. Beat Vonlanthen (PDC/FR) s'y oppose. Il craint de devoir compenser cette production par du charbon allemand. Ils en débattent, vivement

Fermer les cinq centrales nucléaires suisses d'ici à 2029 au plus tard. Tel est l'objectif visé par l'initiative populaire «Sortir du nucléaire». Depuis dimanche, les propriétaires des réacteurs brandissent la menace de demandes de dédommagement faramineuses s'ils doivent les arrêter prématurément: Axpo articule le chiffre de 4,1 milliards pour Beznau, Alpiq parle de 2,5 milliards pour compenser ses investissements dans Gösgen et Leibstadt.

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Conseiller d'Etat à Fribourg et conseiller aux Etats, ancien président de la Conférence des directeurs cantonaux de l'Energie, le démocrate-chrétien Beat Vonlanthen (PDC/FR) milite pour un remplacement progressif du nucléaire. Il croise le fer avec la Vert'libérale vaudoise Isabelle Chevalley, qui soutient l'initiative.

Le Temps: L’initiative veut fermer trois centrales en 2017 déjà. Par quoi peut-on remplacer les 13 % d’électricité qu’elle fournissent?

Isabelle Chevalley (I.C.): L’Europe est en surproduction. Il n’y a aucun problème d’approvisionnement. Les réacteurs de Beznau I et de Leibstadt sont actuellement à l’arrêt. Et il n’y a aucun black-out.

Beat Vonlanthen (B.V.): Oui, mais on compense en important du courant qui n’est pas propre, produit notamment par le charbon en Allemagne. C’est une aberration complète.

I.C.: C’est aberrant, je l’admets. Mais c’est comme ça depuis longtemps. Cela fait des décennies que la Suisse importe du charbon allemand pour vendre son énergie hydraulique à l’étranger. Elle ne consomme donc pas le courant qu’elle produit.

B.V.: Vous et moi visons le même but: sortir du nucléaire. Mais, contrairement à vous, je pense que le calendrier proposé par la Stratégie énergétique 2050 est plus raisonnable est mieux réfléchi que votre initiative. Celle-ci aurait d’ailleurs dû être retirée. Si elle est rejetée le 27 novembre, ce que je souhaite, les adversaires de la Stratégie énergétique 2050 diront : vous voyez, le peuple suisse ne veut pas abandonner le nucléaire.

I.C.: La Stratégie énergétique 2050 n’impose aucun délai pour l’exploitation des centrales. L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) demandait une base légale pour pouvoir exiger un concept d’exploitation de dix ans en dix ans, jusqu’à 60 ans au maximum. Le parlement a dit non. C’est une énorme erreur. Or, les problèmes sont bien plus graves sur les vieilles casseroles que sur les nouvelles usines. Beznau I est à l’arrêt depuis dix-huit mois. Si vous deviez prendre la décision, la remettriez-vous en route?

B.V.: Ce n’est pas à moi de le dire. C’est la tâche des experts de l’IFSN. Le fait que Beznau I est en arrêt prolongé montre précisément qu’ils font leur travail correctement. La base légale que vous évoquez n’a pas été complètement abandonnée, mais, au lieu d’être dans la loi, elle figurera dans une ordonnance. Si on veut aller trop vite, on risque d’abaisser le niveau de la sécurité car les propriétaires arrêteront trop rapidement d’investir. A cause de la proximité de Mühleberg, le Conseil d’État fribourgeois a toujours été très attentif à la sécurité.

I.C.: Quand on a sur son territoire le plus vieux réacteur encore en activité, on ne peut pas dire qu’on va trop vite. Dans le monde, la moyenne d’âge est de 29 ans. Tous les nôtres ont déjà plus de 30 ans. Il est vrai que le propriétaire de Beznau, Axpo, a englouti plus de 900 millions pour le remettre à jour et il est compréhensible qu’il cherche à rentabiliser cette somme. Mais ce n’est pas une raison pour menacer de ne pas faire les travaux.

B.V.: C’est pourtant la réalité : si on décide d’arrêter prématurément les centrales, les exploitants stopperont leurs investissements. 45 ans, c’est trop court. Laissons-leur la possibilité, si la sécurité est respectée, d’aller jusqu’à 60 ans. Cela leur permet de mieux planifier leurs investissements.

I.C.: Je suis choquée. On ne peut pas laisser tourner pendant 60 ans des usines qui font courir des risques aussi grands à la Suisse.

– Beat Vonlanthen, l’âge canonique de Beznau n’est donc pas un problème pour vous.

B.V.: Non, parce que le propriétaire a investi beaucoup d’argent, de sorte que, malgré son âge, cette centrale est en meilleur état que d’autres plus jeunes. On a certes découvert des problèmes sur l’enveloppe de la cuve du réacteur. Mais l’IFSN a pris des mesures pour assurer la sécurité de l’installation et garantir que la population ne court aucun risque.

I.C.: On peut refaire la peinture et les carrelages, mais on ne peut pas remplacer le coeur du réacteur. Or, c’est là qu’on a détecté 900 fissures ou bulles ou anomalies, appelez-les comme vous voulez. Prenons l’exemple suivant. J’ai une veille voiture, je décide de mettre 20 000 francs pour la rénover, mais le contrôle technique me dit que cela ne suffit pas : eh bien, mon investissement n’est pas rentabilisé. En tant que personne privée d’esprit libéral, j’ai pris un risque économique. On est dans la même situation avec les réacteurs. L’État ne peut garantir aucun retour sur investissement.

B.V.: Les exploitants doivent cependant avoir la sécurité du droit. Ils ont fait ces investissements dans l’idée que les centrales peuvent fonctionner pendant 50 ans et qu’ils ont le temps d’alimenter les fonds de désaffectation et de gestion des déchets radioactifs. On ne peut pas changer les règles du jeu comme ça.

I.C.: Au départ, les centrales étaient prévues pour 30 à 40 ans. Les fonds devaient être alimentés durant cette période. Puis on a estimé qu’on pouvait prolonger leur durée de vie. Et qu’est-ce qu’on a fait ? On a remboursé 500 millions à Axpo, car, si on calcule sur 50 ans au lieu de 40, le groupe avait versé trop d’argent. Et aujourd’hui il va falloir augmenter les versements, car il n’y aura pas assez d’argent. C’est idiot. Cela fait plus d’une année que les exploitants perdent de l’argent à cause du bas niveau des prix. La logique économique libérale veut qu’on les arrête les plus tôt possible.

B.V: Les propriétaires de ces installations seraient très contents de l’acceptation de l’initiative. Ils pourraient ensuite demander à la Confédération des milliards de francs de dédommagements pour les investissements non amortis, comme Axpo et Alpiq l’ont d’ailleurs très clairement annoncé ce week-end. Je trouverais aberrant que les choses se déroulent ainsi. On détruirait la fortune du peuple. Mühleberg arrête en 2019, les autres suivront presque naturellement, serais-je tenté de dire.

I.C.: Mais Axpo n’a rien annoncé. Le groupe aurait été bien inspiré d’annoncer une date de fermeture de Beznau avant le 27 novembre.

– Isabelle Chevalley, contestez-vous le droit des exploitants à des dédommagements en cas de fermeture anticipée?

I.C.: Cela ne me pose aucun problème si on leur verse un dédommagement pour qu’ils arrêtent leurs vieilles casseroles, ça coûtera toujours moins cher qu’un accident nucléaire. Mais cet argent doit être bloqué dans le fonds de désaffectation. Il ne doit pas être versé directement aux exploitants. Cela dit, le montant de 4,1 milliards avancé par Axpo est totalement exagéré!

B.V.: Ce n’est pas très libéral comme position. Vous admettez que l’État doit prendre la place des propriétaires pour financer les fonds de désaffectation. La Stratégie énergétique 2050 a l’avantage de leur permettre de poursuivre leur travail, de vendre de l’électricité et d’alimenter les fonds avec leurs propres ressources, même si elles sont à un niveau plus bas que par le passé. Ça, c’est une approche libérale.

I.C.: Mais comme ils perdent de l’argent, comment vont-ils alimenter ces fonds?

B.V.: Ils devront être en mesure de le faire. C’est une obligation légale.

– Parlons des risques. Après Fukushima, il y avait une nette volonté de fermer les sites nucléaires en Suisse. Cinq ans plus tard, on en est moins persuadé. Pensez-vous que les centrales suisses sont plus sûres que les autres?

B.V.: Oui. Les exploitants ont pu démontrer que le niveau de sécurité est plus élevé en Suisse que dans d’autres pays, par exemple à Fukushima à l’époque. Le contexte est différent. Si on avait considéré que les réacteurs suisses représentaient un trop grand danger, on les aurait arrêtés tout de suite.

I.C.: Mühleberg se trouve sous l’un des plus vieux barrages du pays et Beznau est une île au milieu de l’Aar. Ces sites sont exposés à des risques de crues élevés. A Fukushima, ce n’est pas le tsunami qui a provoqué la catastrophe, mais l’inondation qui a suivi, qui a rendu inopérants les groupes de secours.

– Un oui à l’initiative ne délivrait-il pas un message clair, disant qu’on tourne la page du nucléaire en 2029 et qu’on y va à fond avec les énergies vertes?

B.V.: Mais on n’est pas prêts avec les énergies renouvelables. Prenez le cas des éoliennes : il y a systématiquement des oppositions, comme c’est le cas dans mon canton avec le projet du Schwyberg. Il faut donner du temps au temps pour réaliser ces nouvelles installations de production. Je rappelle que c’est 40 % d’électricité qu’il faudrait remplacer en treize ans. C’est énorme.

I.C.: Les Belges, les Allemands, les Autrichiens vont tous plus vite que nous pour installer des énergies renouvelables. C’est la preuve que c’est possible. Mais on ne pourra le faire que si on fixe une date de fin de vie du nucléaire. Arrêter les trois petites centrales l’année prochaine n’est pas un problème. Mais on ne remplace pas les deux plus grandes, Gösgen et Leibstadt, du jour au lendemain. Il faut donc s’y préparer. Il y a assez de projets en préparation ou prêts à être construits pour remplacer en bonne partie la production nucléaire. Il y a certes des recours, mais ce n’est pas là le problème: c’est le manque de volonté d’accélérer les procédures. Ce n’est qu’en fixant une date qu’on les accélérera.

B.V.: La Stratégie énergétique permettra de les accélérer. Mais n’oubliez pas le réseau de transport, c’est-à-dire les lignes à haute tension. Il faudra le moderniser et raccorder les nouveaux sites de production. Cela prend aussi du temps et coûte de l’argent. Le réseau sera d’ailleurs déjà sous pression si on doit importer durablement de grandes quantités de courant fourni par les centrales nucléaires en France et par les centrales à charbon que l’Allemagne a réactivées pour pouvoir sortir rapidement du nucléaire. Je m’étonne qu’une libérale qui se dit aussi verte s’accommode de cette contradiction.

I.C.: Je doute qu’on puisse importer du nucléaire français, car la France a aussi quelques soucis avec ses réacteurs. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle réactivé ses centrales à charbon ? Parce que les Etats-Unis ont massivement investi dans le gaz de schiste et ont du charbon en trop qu’ils déversent à vil prix sur l’Europe.

B.V.: Admettez que c’est de l’hypocrisie.Prenons le temps de ne pas commettre le même genre d’erreurs. Votre sortie précipitée est nuisible pour l’économie et le pays. Elle créera un grand chaos.

I.C.: Monsieur Vonlanthen, «grand chaos», vous y allez un peu fort. C’est un accident nucléaire qui provoquerait un grand chaos. La sortie du nucléaire ne peut pas être dommageable pour l’économie si elle évite de devoir boucher les trous creusés par les pertes constantes des exploitants.

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