Genève

Le problème Barthassat

Une amende qu'il a voulu faire sauter, des bourdes à répétition et des propos sans filtre: Luc Barthassat n'en finit plus de nourrir la critique. Cabale injuste contre une cible facile? Non. Le conseiller d'Etat dysfonctionne et sur le fond et sur la forme

Les semaines se suivent et se ressemblent pour Luc Barthassat. Hier, une amende qu’il a voulu faire sauter et qui lui explose à la figure. Avant-hier, une drôle d’avance sur salaire, pour payer ses factures. Ici, un crédit, promis aux Transports publics genevois, puis refusé par ses pairs. Là, un dérapage sur Facebook, façon cour d’école. Le conseiller d’Etat genevois n’en finit pas de prêter le flanc aux attaques. Lesquelles se font de plus en plus assassines et pleuvent de tout bord.

Drapé dans un bon sens paysan revendiqué, le colosse du PDC se défend, accusant à demi-mot ses collègues du gouvernement et tous ses détracteurs de vouloir sa peau, année électorale oblige. «S’ils ont peur de Barthassat, c’est peut-être qu’ils ont un problème», lâchait-il encore il y a quelques jours au micro de la RTS. Le ministre des Transports n’a pas complètement tort. Opportunément apparue dans le débat public – au détour d’une réponse particulièrement complète de son collègue Pierre Maudet à une question formulée à point nommé par une élue d’extrême gauche –, l’affaire de l’amende démontre qu’à neuf mois des élections cantonales, le jeu de massacre a bien commencé. Mais l’essentiel est ailleurs. A tous les échelons du pouvoir et de l’administration, celles et ceux qui le côtoient décrivent un magistrat brouillon et erratique, au bilan bien maigre.

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Il y a les approximations, pour commencer. En mai, juste après avoir annoncé une baisse des prestations à la suite du refus par le peuple de la hausse des tarifs, Luc Barthassat promet 4,5 millions de francs pour les transports publics et engage le gouvernement. Lequel retoque rapidement son ministre: s’il ne peut pas trouver l’argent sur le budget de son département, pas question de nouvelle dépense: le crédit est refusé. En mai toujours, rapportait récemment la Tribune de Genève, le collège refuse à Luc Barthassat le déménagement d’une partie de ses services à Plan-les-Ouates. Motif: les terrains de Tourbillon sont en zone industrielle, et ne sauraient accueillir du personnel administratif. Cette fois, le désaveu est plus clair encore: c’est par écrit que le Conseil d’Etat le rappelle à la loi, dans une lettre à la Commission des finances.

Une histoire emblématique

Au sein du Département de l’environnement, des transports et de l’agriculture (DETA), le sien, l’affaire désespère. «Comme d’habitude, il a essayé de se débrouiller, soupire un fonctionnaire. De nous faire passer pour du personnel technique. Et il s’est fait retoquer… Cette histoire est emblématique. Il méprise ou méconnaît les règles. Il n’hésite pas à aller à l’encontre de ses services, y compris publiquement. Quand il dit que son propre Service du bruit, le Sabra, «pinaille pour deux décibels», il remet en cause la rigueur de ses collaborateurs et les lois qu’ils doivent appliquer. C’est démoralisant.»

Sous son règne, les directeurs généraux des Transports, du Génie civil et de l’Eau, la directrice de la communication et la directrice des ressources humaines ont successivement démissionné

Au DETA comme dans les parages de la tour Baudet, les témoins parlent d’une seule voix: Luc Barthassat manque sérieusement de… sérieux. «Il ne lit pas ses dossiers avant les séances, il ne connaît pas l’ordre du jour, il passe son temps sur son smartphone, il peine à suivre, c’est infernal», lâche-t-on dans l’entourage du Conseil d’Etat. «C’est quelqu’un de très humain et attentif aux gens, renchérit un haut fonctionnaire du DETA. Mais il n’a pas endossé le costume de magistrat. Il n’a pas compris qu’il devait avoir une vision, se battre pour des projets et travailler ses dossiers. Au fond, ce qu’il aime c’est l’opérationnel. S’il le pouvait, il poserait lui-même les giratoires… Il interfère sans cesse avec ses services, ce qui les rend fous.»

A tel point que plus d’un a claqué la porte. Ont successivement démissionné sous son règne: les directeurs généraux des Transports, du Génie civil et de l’Eau, la directrice de la communication et la directrice des ressources humaines. «Si tous ces gens sont partis, ce n’est pas parce qu’ils étaient trop payés», ironise un fonctionnaire du DETA. «Luc Barthassat contrôle tellement peu ses services qu’il est arrivé que la direction du CEVA [la future liaison ferroviaire Cornavin – Eaux-Vives – Annemasse] fasse recours contre le DETA, son propre département, s’étrangle une source proche du gouvernement. En gros, c’était Barthassat contre Barthassat. Avec deux avocats payés par le contribuable!»

Le bon copain

Il y a le mélange des genres, aussi. Luc Barthassat le bon copain, toujours prêt à débloquer une situation. Quitte à se retrouver en porte-à-faux avec la loi. «Il n’hésite pas à appeler directement ses services pour débloquer tel ou tel cas particulier, raconte un collaborateur de l’administration. C’est parfois très limite.» Et le haut fonctionnaire cité plus haut d’être encore plus clair: «Il a par exemple tenté d’intervenir dans la nomination d’un garde de l’environnement parce qu’il connaissait quelqu’un au chômage qui aurait pu avoir le poste. C’est certainement pour rendre service, mais c’est problématique.»

Sympathique et rigolard, Luc Barthassat déroute son monde. «Un jour, lors d’une séance consacrée au tracé d’une route dans le Mandement, il lâche devant vingt personnes qu’il veut la déplacer parce que cela lui ferait gagner 300 voix, se souvient un participant. Il le dit, et puis il se met à rigoler. C’était certainement une blague. Mais c’est son style: on ne sait pas vraiment où commence et où s’arrête la blague.»

Une comparaison revient chez de nombreux interlocuteurs: Donald Trump. «Parce qu’il brandit sans cesse la dialectique du peuple contre les élites bureaucratiques, étaie l’un d’entre eux. Parce qu’il sort sans arrêt des nouveaux trucs de son chapeau, sans aucune concertation. Parce que la critique glisse sur lui comme sur les plumes d’un canard, voire le conforte dans l’idée qu’il a raison contre tous.» Et l’attitude a des conséquences: «Le problème, quand on passe son temps à lancer des choses sans en parler à ses collègues, c’est qu’on se condamne à échouer», glisse un proche du gouvernement.

«Un travail de fourmi»

Si personne ne lui conteste un dynamisme à toute épreuve, une volonté de faire bouger les choses et une âpreté au combat, les réalisations du magistrat laissent songeur. A son actif: la loi sur la mobilité, la petite poubelle verte, le rejet de l’initiative UDC sur la traversée de la rade, le retour des ondes vertes et les feux clignotants la nuit. Le bilan s’arrête-t-il là? «C’est une plaisanterie, s’insurge l’intéressé. J’ai réorganisé les TPG, recadré le dossier du CEVA, 14 000 personnes ont répondu aux Etats généraux des transports, la loi sur la mobilité a été plébiscitée à 68% par le peuple, j’ai fait adopter un plan d’action pour la traversée du lac et la stratégie de protection de l’air, j’ai obtenu une gare souterraine à Cornavin, j’ai lancé les voitures en libre-service et les bus électriques TOSA… Je suis sur tous les fronts, c’est un vrai travail de fourmi!»

Je suis un pragmatique, je place l’humain avant tout. Notre système va parfois trop loin dans l’application des lois, qui parfois sont contradictoires

Luc Barthassat

Et de balayer en bloc l’ensemble des critiques: «Quand le paysan fait mieux, bien sûr que ça agace! Je lance et clos des projets tous les jours, ça alimente forcément des jalousies. Au tiercé, mieux vaut miser sur un pur-sang qui court que sur un canasson qui roupille.» Quitte à se faire prendre par la patrouille, ici ou là? «Je suis un pragmatique, je place l’humain avant tout. Notre système va parfois trop loin dans l’application des lois, qui parfois sont contradictoires. Je suis convaincu que l’on peut simplifier cela, en faisant preuve de moins de zèle. J’ai à cœur d’écouter chaque citoyen afin de trouver des solutions, c’est dans ma nature.» Donald Trump, disiez-vous?

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