Au lendemain de la victoire des milieux de locataires, dont le référendum contre une modification de la loi sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d'habitation (LDTR) a eu les faveurs des Genevois, la droite et les milieux immobiliers contre-attaquent aujourd'hui déjà en présentant cinq motions liées au logement. Alors que le dialogue politique se durcit et augure mal d'une solution rapide à la pénurie de logements, le conseiller d'Etat socialiste Laurent Moutinot, patron du Département de l'aménagement, de l'équipement et du logement, livre au Temps sa vision de l'avenir.

Le Temps: Les Genevois ont refusé par 56% des voix une modification de la LDTR. Cette loi ne mérite-t-elle pourtant pas un assouplissement?

Laurent Moutinot: Je ne vois pas les avantages qu'on pourrait tirer d'un assouplissement de la LDTR. C'est une bonne loi et le peuple a décidé qu'il ne fallait pas y toucher. Deux bonnes raisons d'en rester là.

– La votation de dimanche, mais aussi la création d'un Comité droits des locataires, plus radical, annonce un net durcissement du dialogue entre gauche et droite. Comment faire en sorte qu'il n'aboutisse pas à un blocage total?

– Il ne faut pas faire d'angélisme. On ne s'entendra jamais sur tout. En revanche, je crois qu'on peut se mettre d'accord sur au moins deux points. Premièrement, personne ne conteste la nécessité de trouver des terrains à bâtir. Deuxièmement, on ne pourra construire qu'en présence d'un vaste soutien des politiques et de la population. Un effort pédagogique est donc indispensable.

– Les milieux immobiliers, relayés par la droite parlementaire, ont plusieurs projets à l'étude. La gauche estime qu'il s'agit d'attaques frontales contre la protection des locataires. Qu'en pensez-vous?

– Plusieurs de ces projets sont effectivement inadmissibles. C'est le cas du projet qui vise à soustraire de la LDTR près de 3000 habitations de moins de 500 m2. En les adoptant, on irait tout droit dans le mur. Il serait plus sage que la droite se décide à les retirer.

– Le manque de logements n'est-il pas aussi dû à une législation genevoise dissuasive pour les investisseurs?

– Il est vrai qu'il est plus compliqué de construire à Genève qu'ailleurs. Mais preuve que la législation n'est pas dissuasive, nous avons reçu plusieurs propositions d'investisseurs prêts à injecter plusieurs centaines de millions dans l'immobilier à Genève. Le problème n'est donc pas une question de financement, mais bien de manque de terrains disponibles.

– Pourquoi ne pas déclasser de manière plus franche la zone agricole?

– La zone agricole représente la moitié de la surface du canton. Il suffirait d'en déclasser 1% (1,25 million de m2) pour être tranquille les vingt prochaines années.

– Gouverner, c'est prévoir. La crise du logement était-elle vraiment imprévisible?

– Elle est toujours le résultat de la haute conjoncture économique…

– On aurait quand même pu anticiper…

– Les besoins en logements sont très difficiles à prévoir. Les cycles économiques sont toujours plus courts. Face à cela, les promoteurs immobiliers réagissent avec un temps de retard. D'autant que les investissements de ce type sont très lourds et nécessitent un climat de grande certitude.

– Quand va-t-on sortir de la crise?

– Les mesures prises aujourd'hui devraient produire leurs effets dans quatre à cinq ans. Mais tout dépend de la conjoncture. Si elle faiblit encore, la situation sur le marché du logement pourrait se détendre. En revanche, si elle redémarre, nous aurons encore des difficultés.

– Ne serait-il pas temps de réfléchir en termes de «région» et d'imaginer des projets transfrontaliers et transcantonaux communs?

– Cela s'impose et se fait dans le cadre du Comité régional franco-genevois. Nous créons des passerelles pour que les interlocuteurs se connaissent.

– Et au-delà des passerelles?

– Récemment, la commune française de Saint-Julien nous a demandé de participer financièrement à un projet immobilier. Je pense pour ma part que ce type de cofinancement peut faire avancer les choses. D'autant qu'en France voisine, on s'est rendu compte qu'il était erroné de ne disposer que d'un tapis de villas tout autour de la frontière. Cette dispersion de l'habitat n'est pas favorable aux transports en commun. Une densification aurait donc un double effet bénéfique.