Professeur de sociologie à l'Université de Genève, Uli Windisch vient de publier un livre consacré à 40 ans de débats sur les étrangers en Suisse. De l'initiative Schwarzenbach au dernier référendum sur la révision de la loi sur l'asile, il a utilisé dix votations populaires comme «révélateurs» de l'évolution du débat sur l'immigration. Interview à quelques jours d'un vote sur l'initiative de l'UDC qui s'annonce serré.

Le Temps: Comment se présente l'évolution durant ces quarante années de débat?

Uli Windisch: Dans les années 60-70, le débat sur l'immigration était caractérisé par la peur de la surpopulation. La Seconde Guerre mondiale n'avait pas détruit le pays économiquement. Il y eut un besoin de main-d'œuvre, une forte augmentation de la population étrangère: aucun pays alentour n'avait 14% ou 16% d'immigrés, comme nous. Les recherches montrent que les personnes favorables à l'initiative Schwarzenbach, surtout dans les couches populaires, n'étaient pas mues par la xénophobie mais par un attachement au pays très profond que l'on connaît de moins en moins aujourd'hui. Il y avait des gens qui détestaient les étrangers en tant que tels. Mais ce n'était de loin pas la majorité. On a beaucoup de peine à comprendre que le patriotisme n'est pas quelque chose d'essence fasciste, mais qu'il a été discrédité par ce qu'il est devenu dans certains cas. A l'époque, le danger de la surpopulation constituait le discours des autorités politiques, de la presse, des chercheurs. Qui disait contact culturel, disait assimilation: tout le monde était d'accord là-dessus. Aujourd'hui, le débat s'est transféré sur l'asile.

– Dans quelle mesure le système politique suisse a-t-il caractérisé le débat sur l'immigration?

– Grâce au système référendaire, le débat a commencé en Suisse vingt ans plus tôt que dans les pays environnants. Nous avons été montrés du doigt dans les années 60-70, considérés comme racistes. Mais le résultat est plutôt positif. Dès lors qu'une minorité est insatisfaite sur un problème donné, on développe une initiative dans la mesure où l'on estime que les autorités ne l'ont pas suffisamment traité. Il y a un côté homéostatique: 50 000 personnes – 100 000 aujourd'hui – peuvent obliger le pays à se prononcer. C'est capital. Les tensions sociales et politiques sont ainsi régulées.

– Ceux que vous appelez les «xénophiles» ont-ils également joué un rôle dans ce changement?

– Sans doute. En 1981, après toutes les initiatives visant la «surpopulation», vous avez «Etre solidaires». Les acteurs de l'autre bord en ont assez et proposent des améliorations tellement idéalistes qu'elles sont refusées par 80% de la population. Mais le débat s'enclenche. Et, petit à petit, les améliorations se succèdent: suppression du statut de saisonnier, regroupement familial plus aisé. Ce qui en 1981 était considéré comme idéaliste est quasiment entré dans les mœurs aujourd'hui.

– Mais le phénomène du patriotisme n'a pas disparu: les préoccupations se sont simplement transférées sur la question de l'asile…

– Oui, mais sous une autre forme, moins traditionnelle. Il faut dire qu'il y a eu un changement de perception du terme «asile». Dans les années 60, on ne se posait pas la question entre vrais et faux réfugiés, des filières délinquantes, du trafic de drogue. Cela n'existait pas et l'on avait le sentiment de venir en aide à des gens qui étaient menacés par des systèmes totalitaires. Dans notre démocratie, cela avait un sens très fort. Les réfugiés des pays totalitaires partageaient nos valeurs essentielles. Ils étaient contents de pouvoir pratiquer un système auquel ils croyaient, la liberté, la démocratie. En donnant l'asile, la Suisse se rendait compte qu'il y avait un système de référence fort. Aujourd'hui, tout cela a disparu. Et c'est malheureux. Les Alémaniques utilisent le terme très péjoratif de «Asylanten». D'autant que nous avons affaire à une population moins proche de nous culturellement que ne l'étaient les Italiens des années 60. Ils étaient catholiques, tandis qu'a présent, il y a un grand nombre de musulmans, avec des exigences parfois incompatibles avec les principes de notre société. Rien encore ne dit que la religion musulmane, à moyen terme, est incompatible avec la Suisse. Je pense même que la Suisse est spécialement bien préparée à faire avec les diversités. Mais il faut poser un certain nombre de valeurs comme conditions. Si on ne prend pas les problèmes au sérieux, il va se produire d'ici à quelques années ce que personne encore n'imagine: la réticence face à l'extension du multiculturalisme.

– En quoi le débat sur l'asile diffère-t-il de celui sur l'immigration?

– C'est ce que j'appelle la spirale du silence: les gens qui sont pour les mesures de contrainte ou l'initiative sur l'asile sont ridiculisés, considérés comme inhumains et égoïstes et ils finissent par se taire. On ne parle plus, mais on attend l'urne. Il est grave que la population ait le sentiment que les autorités n'ont pas les moyens d'enrayer de façon visible le phénomène de la criminalité des requérants et sente qu'on peut l'empoigner de manière sévère et vigoureuse. Il y a une irresponsabilité politique, en particulier de la part de la gauche, par rapport aux couches populaires qui me gène: on passe plus de temps à diaboliser l'UDC qu'à affronter des problèmes qui devraient être considérés au-delà des différences idéologiques. Je pense que 90% des Suisses sont d'accord avec une politique d'asile pour les gens qui en ont vraiment besoin.

«Suisse-immigrés, quarante ans de débats 1960-2001», Uli Windisch (en collaboration), éd. L'Age d'homme.