D'un côté, l'UDC décide ce samedi si elle ouvre une procédure d'exclusion contre son antenne grisonne jugée dissidente. De l'autre, Fulvio Pelli somme ses troupes de ne pas dévier de la ligne fixée par le PRD. En toile de fond, le PS fait tout pour rassembler ses ailes autour de sa nouvelle présidence. La tendance est-elle à l'unité ou plutôt à la désunion? Hans Hirter, politologue à l'Université de Berne, estime que le système fédéraliste suisse induit nécessairement des divergences au sein des partis. Entretien.

Le Temps: Existe-t-il en Suisse un problème intrinsèque d'unité au sein des partis?

Hans Hirter:La nature fédéraliste du système politique suisse a une répercussion importante sur l'organisation des partis. Leur principe de création procède toujours d'un mouvement du bas vers le haut. Des partis cantonaux se sont créés avant de se réunir sous la bannière d'une force nationale. Les particularités des cantons l'ont toujours emporté sur la ligne centrale. A cet égard, un élément est symptomatique. Les membres d'un parti sont inscrits dans une section cantonale. Leur appartenance à l'entité nationale n'est effective que par le biais d'un canton. Le facteur de dissension fait donc partie intégrante des partis. Toutefois, la présence d'oppositions tolérées est également un facteur d'unité. Elle préserve de toute volonté de scission.

- L'UDC ne cherche-t-elle pas justement à écarter les voix dissidentes en dictant une ligne de conduite émanant «d'en haut»?

- Ce parti a gagné en importance depuis qu'il gravite autour du leader Christoph Blocher. Si quelqu'un s'oppose à ses méthodes, il doit partir. Un tel fonctionnement se retrouve plutôt en France, où le système pousse les partis politiques à se rassembler autour d'une tête de liste. Celui qui ne s'y conforme pas doit partir ou se taire.

- En Suisse, les clivages entre élus se dessinent selon des différences linguistiques ou un schéma ville-campagne. Voyez-vous d'autres lignes de rupture?

- Le clivage prend, dans la majorité des cas, la forme d'un conflit entre réformateurs d'un côté et traditionalistes de l'autre. Ce constat s'applique surtout aux partis positionnés aux extrémités de l'échiquier. Au PS, dans les années 1920, un tel conflit a conduit à la création du Parti communiste. L'émergence d'un Parti social-démocrate à Fribourg, Bâle et Zurich, en 1970, peut aussi être imputée à de telles dissensions. Le même schéma s'applique à l'UDC. Elle compte dans ses rangs plusieurs sections historiques qui se réclament d'une politique bourgeoise assez large. Sous l'impulsion de la section zurichoise, le parti s'est clairement déplacé à droite, provoquant des frictions.

- Certaines formations ont-elles davantage besoin de montrer un front uni?

- Oui, on observe cela chez les partis dits d'opposition, qui se trouvent le plus loin du centre. Chez les socialistes, il est assez rare de voir un élu voter contre l'avis de son groupe parlementaire. Il y a toujours un réflexe de parti «minoritaire». De même, du côté de l'UDC, il est essentiel de ne pas être divisé pour pouvoir faire front devant les autres partis.

- Au PRD, Fulvio Pelli s'emploie à créer un semblant d'unité. Ne faut-il pas y voir la volonté de gommer une faiblesse?

- Il participe à une tendance conjoncturelle qui vise à resserrer les rangs. Dans son cas, la tâche relève de l'impossible puisque le PRD, le plus vieux parti du pays, est le créateur de ce système fédéraliste. Les différences cantonales font l'identité du PRD.

- A vous entendre, le PDC et le PRD ne doivent pas se préoccuper de leur unité...

- C'est une force du PRD et du PDC de permettre une certaine tolérance et de présenter un front assez large. Comme forces du centre, le PRD et le PDC font basculer les majorités, ce qui les oblige à maintenir une certaine ouverture.

- Pourquoi les partis du centre recherchent-ils alors tant à rassembler leurs forces?

- Ils ont perdu aux dernières élections tandis que le parti bourgeois le plus uni a gagné. Il y a un effet de mimétisme. Et l'influence des médias, qui recherchent le moindre signe de division, n'est pas étrangère à cette mode.

- Fulvio Pelli fait la distinction entre les sujets clefs du parti, en l'occurrence l'initiative sur les naturalisations, où les écarts sont à proscrire, et des thèmes mineurs où il est prêt à fermer les yeux. Existe-t-il une «raison de parti» comme on parle de «raison d'Etat»?

- Pour les thèmes centraux, il est essentiel de défendre une position commune: les assurances sociales pour le PS ou la famille pour le PDC, afin de ne pas décevoir l'électorat. En revanche, la question des naturalisations doit simplement permettre au PRD de se distinguer de l'UDC.

- L'«opération Bubenberg», qui témoigne des souhaits de scission à l'UDC, est-elle révélatrice de tensions qui seraient amenées à se multiplier à l'avenir dans les partis?

- Cette tentative de création d'un nouveau parti est vaine. Tout d'abord, une nouvelle formation à l'échelle suisse n'est pas envisageable. Tout au plus quelques nouvelles formations cantonales pourraient survivre.

- Passé cette tendance à l'unité, ne va-t-on pas assister plus tard à l'éclosion de plusieurs petites formations? - Si tous les partis s'orientent vers le centre, ce qui n'est pas le cas actuellement, ce risque est concevable. Une situation similaire s'est produite dans les années 70 avec l'apparition de la nouvelle gauche et de partis xénophobes. Toutefois, notre système de répartition des sièges au Conseil fédéral préserve les partis de divisions de grande ampleur.