Migrations

«Des procédures d’asile plus courtes font baisser le taux de chômage»

Pour le politologue Dominik Hangartner, réduire le temps d’attente de 66 jours peut permettre d’économiser plus de 5 millions de francs

La ministre socialiste Simonetta Sommaruga l’a dit et redit pendant la dernière campagne de votation sur l’asile: raccourcir les procédures permet aux requérants de s’intégrer plus facilement sur le marché du travail. Et, par ricochet, de faire baisser le nombre de ceux qui dépendent de l’aide sociale ou qui sont au chômage. Sa réforme a été acceptée le 5 juin dernier, à une majorité confortable. Aujourd’hui, c’est une étude menée par des chercheurs de l’université de Zurich et de la London School of Economics, soutenue par le Fonds national suisse (FNS), qui documente les effets positifs des procédures raccourcies. Entretien avec un de ses auteurs, le politologue Dominik Hangartner.

Le Temps: Votre constat est assez logique. Est-ce que vous n’enfoncez pas un peu des portes ouvertes?

Dominik Hangartner: Nous nous doutions bien que moins faire attendre les requérants et leur permettre d’être fixés plus rapidement sur leur sort, favorise, quand la décision est positive, leur intégration, y compris sur le marché du travail. Mais nous avons pu le quantifier de manière très précise, c’est une première. Si un requérant ne reçoit sa décision d’admission qu’au bout de trois ans au lieu de deux par exemple, la probabilité de trouver un emploi baisse de 23% à 18%, notamment en raison d’un certain découragement.

C’est ce que nous sommes parvenus à démontrer en analysant les données sur les réfugiés enregistrées dans le système d’information central sur la migration du Secrétariat d’Etat aux migrations, en collaboration avec le Stanford-Zurich Immigration Policy Lab. Des informations qui ne sont conservées que pendant cinq ans après leur arrivée en Suisse. Nous avons analysé les données de 17 000 requérants arrivés entre 1994 et 2004. Pour cet échantillon, l’attente durait en moyenne 665 jours.

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- En Suisse, les requérants peuvent en principe travailler au bout de trois à six mois, mais à des conditions strictes et différentes selon les cantons. Êtes-vous en train de dire qu’il faudrait leur permettre de travailler plus rapidement, donc y compris ceux qui pourraient recevoir une décision négative et qui risquent d’être renvoyés?

- Ce n’est pas à nous de le dire: dans un débat émotionnel, nous ne cherchons qu’à apporter des calculs rationnels qui peuvent indiquer ce qui fonctionne ou ce qui ne fonctionne pas. Mais notre étude démontre avant tout que chaque franc investi en faveur d’une accélération des procédures d’asile a des effets positifs. Pas uniquement pour les requérants eux-mêmes, qui augmentent leur chance de trouver un emploi, mais pour l’ensemble de la Suisse puisque cela permet une diminution des dépenses en prestations sociales et une augmentation des recettes fiscales.

- Justement: vous estimez qu’une réduction du temps d’attente de 66 jours permettrait d’économiser plus de 5 millions de francs. Tout n’est donc qu’une affaire de coûts pour vous?

- Non. Mais cette longue phase d’attente, pendant laquelle le requérant ne sait pas s’il obtiendra une réponse positive ou s’il va devoir retourner dans son pays d’origine, est extrêmement pesante pour beaucoup d’entre eux. Et les conséquences psychologiques d’une telle attente – ce que nous ne voulons bien sûr pas – peuvent aussi coûter.

- Des ressortissants de certains pays peinent beaucoup plus à s’intégrer et à trouver du travail que d’autres. C’est le cas notamment des Erythréens. Plus de 75% dépendent de l’aide sociale. Comment l’expliquez-vous?

- La longueur de la procédure d’asile n’est bien sûr pas l’unique facteur qui permet d’expliquer pourquoi un requérant peine à trouver un emploi. D’autres facteurs importants entrent en ligne de compte, comme certains obstacles à l’accès au marché du travail ou la faible qualification de migrants qui arrivent en Suisse. Si le but est d’augmenter leurs chances de trouver un emploi, tous ces différents facteurs doivent être analysés. Notre étude s’est concentrée sur la durée du traitement des dossiers.

Et nos résultats démontrent très clairement que le seul fait de prendre des décisions plus rapidement est un paramètre important pour faire baisser le taux de chômage en principe assez élevé chez les requérants. C’est précisément dans ce sens que va la réforme de la ministre de Justice et police.

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