Le plus grand procès climatique de l’histoire du pays a repris ce lundi. Sur le banc des prévenus: une trentaine d’activistes qui ont fait recours suite à une condamnation par ordonnance pénale. Face à eux, le plaignant principal: l’Etat de Fribourg. Et pour trancher: Benoît Chassot, l’imperturbable président du tribunal. Enfin, pour le convaincre d’innocenter les premiers, une douzaine de femmes et d’hommes de loi. Qui ont déployé ce lundi tout leur verbe. Pendant près de six heures.

«Notre planète se consume»

La journée s’est ouverte sur une discussion de plus en plus familière: «Peut-on enlever le masque pour parler depuis notre table?» Les parlementaires fédéraux peuvent le faire s’ils sont assis, pourquoi pas les avocats. Dans une salle qui pourrait accueillir un avion de ligne, Benoît Chassot tranche rapidement. «Refusé.» Le temps de régler un haut-parleur qui grésille, place au dossier du jour: la fin du monde.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, plaideront les avocats auprès du juge. Ils rappellent ce que le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) répète à qui veut bien l’entendre depuis des années: si rien n’est fait pour enrayer le réchauffement du globe, les conséquences seront cataclysmiques. Au point de mettre la vie humaine en danger.

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«Notre planète est en train de brûler, se consumer», ouvre les feux Me Christian Delaloye, qui donne le ton des premières interventions, destinées à pallier l’absence de climatologues. «Disparition des espèces, sixième extinction de masse, montée du niveau des mers, désertification, feux de forêts dramatiques en Australie et en Californie, asphyxie des océans, pollution atmosphérique, déforestation, dégradation des sols, surconsommation, surproduction, non-atteinte des objectifs climatiques fixés par les Accords de Paris, augmentation des famines.»

Les faits scientifiques sont rappelés, un à un, plus cauchemardesques les uns que les autres. «Si cela ne justifie pas l’état de nécessité, qu’est ce qui le justifie?» s’interroge Me Marie-Pomme Moinat, qui se réfère à l’exception juridique qui veut qu’une action illégale ne le soit plus si elle est justifiée par la sauvegarde d’intérêts prépondérants. Benoît Chassot reste de pierre. La toile de fond est montée, les avocats attaquent la phase suivante: déconstruire les accusations qui pèsent sur leurs mandants

Une porte sur dix obstruée

Parlons de contrainte, l’un des délits reprochés aux militants, entame Me Tali Paschoud: «Il y a un fossé entre ce pour quoi l’infraction a été adoptée et les faits jugés aujourd’hui, argumente l’avocate. D’autant que le jour des faits, seul le passage d’une porte a été entravé. Et le centre commercial en compte dix. Personne n’a été empêché de rentrer, ni de sortir.»

En outre, renchérit Me Joris Bühler, «du point de vue du droit cantonal, les actes qui se sont déroulés sur le territoire du centre ne sauraient être réprimés par la loi sur le domaine public». Quant au trouble à la tranquillité? «L’action s’est déroulée dans le calme et la sérénité, sans débordement. L’ambiance était bon enfant, comme le corrobore le rapport de police.»

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Au-delà de l’obstruction d’un centre commercial, c’est le droit de s’exprimer en démocratie qui est remis en cause, plaident deux avocats. «Selon la Charte européenne des droits de l’homme, les faits reprochés aux activistes peuvent être catégorisés comme une action de protestation politique comprise dans le champ d’action de la liberté d’expression.» Cette liberté, dit l’un des hommes de loi, «est l’un des fondements de notre société démocratique selon la CEDH». «Doit-on faire taire la critique par répression pénale alors que les bases nécessaires à la vie sont détruites dans l’indifférence?»

La CEDH protège les manifestations sans permis, souligne Me Quentin Cuendet, a fortiori si elles sont dénuées de violence. A ce titre, interroge-t-il, «n’est-ce pas pour dissuader les prévenus d’utiliser leur liberté d’expression et leur droit à manifester dans l’avenir qu’ils et elles sont attaqués de la sorte?» Vu le nombre de sommets climatiques intervenus ces dernières décennies et la courbe suivie par les émissions de CO2, quand voter ne sert à rien, élire ne sert à rien. Que reste-t-il?, demande Me Arnaud Nussbaumer: «La désobéissance pacifique.» Me Irène Wettstein conclut: «Rosa Parks, elle aussi, avait désobéi.» Applaudissements du public.

En attendant Chassot

En milieu d’après-midi, le mot de la fin revient aux manifestants, qui se lèvent et répètent, debout, la peur qui les saisit face à l’inaction du gouvernement. Benoît Chassot prend note, demande si quelqu’un veut ajouter quelque chose. Et renvoie tout le monde chez soi jusqu’au verdict, «le 18 juin, à 11 heures». Sera-t-il en faveur des activistes? Rien n’est moins sûr.

En début de journée, se référant aux deux premiers jours d’audition, Me Marie-Pomme Moinat interpellait ainsi le président du tribunal: «En vous écoutant réciter avec monotonie (à destination du greffier) le récit poignant de ces gens, j’ai cherché l’émotion sur votre visage, le doute, l’intérêt. Je n’ai rien vu.»