Carmen, 25 ans, mère d'un petit garçon de 5 ans, n'a jamais fait de prison. C'est libre qu'elle doit comparaître à partir de lundi devant le Tribunal correctionnel de Lausanne qui peut lui infliger une peine allant jusqu'à 12 ans de prison pour des crimes dont elle conteste la quasi-totalité. Une partie de quitte ou double exceptionnelle pour un drame hors norme.

Les faits sont simples, violents. Le 19 février 2002, un homme décharge son fusil d'assaut dans la salle du cinéma porno le Moderne à Lausanne, puis retourne l'arme contre lui. Bilan: deux morts, dont l'auteur des coups de feu, et deux blessés. Et beaucoup de questions, puis d'affrontements autour du chemin qui a conduit Cédric, 23 ans, à déclencher ce drame.

Une vie dédoublée

Dès le lendemain, Carmen donne sa version des faits aux médias. Cédric était tiraillé entre des pulsions homosexuelles qui l'horrifiaient et son désir de normalité. Le Moderne symbolisait cette part noire de lui-même qu'il était venu à projeter entièrement sur l'extérieur: la pornographie, l'avilissement, la prostitution.

Seul survivant des cinémas pornos lausannois, le Moderne est aussi un lieu de rencontre, notamment, pour des homosexuels à la recherche d'une aventure. Cédric, assure Carmen, s'y est prostitué. Il se haïssait de le faire et y retournait frénétiquement.

Un couple à la dérive

A certains journalistes puis aux enquêteurs, la jeune femme fait le récit d'une dérive à deux où elle se présente comme celle qui tente, désespérément, de redresser la barre. Un bref amour d'adolescents est suivi d'une séparation presque machinale, puis d'une nouvelle rencontre de hasard.

Lorsqu'elle retrouve Cédric, il a 21 ans et il cherche un sous-locataire. Elle souhaite justement se loger moins cher. De l'amitié renouée, le couple évolue vers l'amour. «La première fois que j'aime une femme», aurait dit Cédric. Très vite, Carmen attend un enfant.

Mais Cédric va mal: il boit et consomme du cannabis, de la cocaïne, s'emporte facilement, se sent persécuté. Et, découvre-t-elle, il a une deuxième vie qui le conduit dans les saunas, dans les toilettes publiques, au Moderne. Il se met à attribuer les pulsions qui le hantent à une forme de possession.

Le couple s'affronte, parfois violemment, se drogue, décide de se séparer, se ressoude. Il cherche, aussi, de l'aide: Cédric consulte des psychiatres mais ne trouve pas de répit. Il ne peut suivre, assure encore Carmen, le conseil d'apprendre à vivre avec son homosexualité.

Une autre vérité

C'est une autre vérité qu'a choisie le juge d'instruction au terme d'une enquête qui a mis en évidence des aspects moins pacifiques du caractère de la jeune femme. Carmen, loin de tenter de maintenir Cédric dans la normalité, l'a poussé au crime. Elle est, pour l'accusation, l'instigatrice du drame sous toutes ses espèces juridiques: assassinat, meurtre ou homicide par négligence, lésions corporelles, suicide.

Elle a en outre, toujours selon l'acte d'accusation, failli à son devoir de protéger son compagnon contre lui-même, ce qui lui vaut d'être accusée d'omission de prêter secours et permettra aux parents de Cédric de s'asseoir, avec les représentants des trois victimes, au banc des parties civiles.

A la différence de Carmen, ces derniers se sont peu exprimés devant les médias et leur avocat, Me Jacques Barillon, se refuse à ce stade à tout commentaire. De leurs rares prises de position, il ressort toutefois qu'ils contestent également le point de vue de la jeune femme et considèrent qu'elle a aggravé, plutôt qu'essayé d'alléger, le sort de leur fils.

Le dernier voyage

Le soir du drame, Carmen était là. Elle a accompagné Cédric au cinéma Moderne après l'avoir vu charger et emporter son fusil. Dans l'après-midi, il avait parlé d'en finir, rédigé des mots d'adieu. Devant le cinéma, il l'a quittée sur un «on se reverra au Paradis». Elle a alors pris le volant de la voiture pour aller chercher leur fils à la crèche.

Pour les avocats de la défense, MMes Laurent Moreillon et Yves Burnand, ces faits, reconnus, n'établissent aucune responsabilité de Carmen dans le drame. «Elle n'a pas pris les affirmations de Cédric au sérieux», estime le premier. Il faut dire que le couple, qui semble avoir vécu dans un univers au moins chaotique, au pire délirant, avait consommé ce jour-là passablement de cocaïne. Que Cédric n'en était pas, selon Carmen, à ses premières menaces de suicide. Et que le seul fait d'avoir été présente aux côtés de son ami dans les minutes qui ont précédé le drame ne semble pas constituer à lui seul un comportement punissable au plan juridique.

Autopsie d'un amour

C'est donc beaucoup dans la pesée des relations internes au couple, des interactions et des influences entre les deux jeunes gens que les juges devront aller chercher la vérité. A travers les témoignages de ceux qui l'ont côtoyé, des rapports psychiatriques concernant Cédric, et d'une expertise de Carmen, dont la responsabilité a été jugée restreinte.

Ils devront également examiner, accessoirement, la consommation de drogue de Carmen et ses rapports avec son fils, dont elle est accusée d'avoir parfois négligé l'éducation, mais qui lui est toujours confié.

Des convictions différentes

Les parties abordent ce procès avec des convictions plus ou moins trempées. «Pour moi, il est évident que Carmen est innocente et je ne peux pas imaginer qu'un observateur extérieur puisse en venir à une conclusion différente», martèle Yves Burnand, qui a rejoint la défense récemment.

Le procureur Eric Cottier, de son côté, aborde le procès avec un esprit ouvert. «La décision de soumettre cette affaire à un tribunal me paraît absolument juste, commente-t-il. Mais dans ce cas peut-être plus que dans d'autres, j'attendrai la fin des débats pour forger ma position définitive.»