Coup de théâtre ce matin à l’ouverture de l’audience. Alors que le procès de Fabrice A. entamait sa dernière journée d’auditions, le tribunal criminel a décidé d’ordonner une troisième expertise. Sans rien demander aux parties. Selon la première explication brève de la présidente, l'un des psychiatres français n’a pas eu la possibilité de prendre connaissance de l’ensemble du dossier avant de mener son unique entretien avec le prévenu. Vu ce défaut, la cour estime que les experts n’ont pas pu intégrer certains éléments susceptibles d’influencer leur diagnostic et leur pronostic.

Malgré cette décision, la cour a d'abord décidé d'entendre les parents et le compagnon d’Adeline ce matin ainsi que les seuls deux témoins de ce procès et de suspendre ensuite les débats pour une durée indéterminée. Soit plusieurs mois, le temps de trouver un nouvel expert et de convoquer une nouvelle audience. C'était compter sans l'opposition et la déception exprimées par toutes les parties.

La défense a dit sa surprise et demandé à prendre la parole. «Les conclusions de l'expertise ne conviennent pas au tribunal? Ce n'est pas une raison pour remettre en question la méthodologie pertinente de ces spécialistes qui ont des milliers d'expertises à leur actif», a relevé Me Yann Arnold. Ce dernier a requis des juges une décision formelle sujette à recours. La cour lui a rétorqué qu'il ne peut y avoir de recours en la matière.

Réponses claires

Le procureur général Olivier Jornot, également attaché au droit d'être entendu, a regretté la manière et dit sa frustration de ne pas voir ce procès s'achever cette semaine. Surtout pour épargner les parties plaignantes d'une nouvelle épreuve. Le Ministère public, qui devait requérir ce vendredi, doute aussi de la pertinence des critiques faites aux spécialistes français. «Certains experts ont des méthodes différentes et parfois plus expéditives. Ils préfèrent entendre le prévenu de manière plus spontanée sans s'imprégner du dossier. Cela m'était connu et je pouvais faire avec cette particularité car les réponses ont été apportées aux questions posées.»

Me Simon Ntah, pour la partie plaignante, a aussi vivement déploré le renvoi des débats. La famille d'Adeline, d'abord prête à s'exprimer malgré tout aujourd'hui selon le programme prévu, a changé d'avis. Les proches attendront la future audience.

Le tribunal s'est encore retiré pour délibérer sur l'incident de la défense. A son retour, la cour a précisé avoir mesuré l'impact de cette décision sur la famille et le prévenu. Les juges expliquent que la méthodes des experts français et leur audition ont montré que ces derniers n'ont pas eu connaissance d'éléments importants. «La seule question est de savoir si l'expertise est conforme aux exigences légales», souligne encore la cour. Dans une affaire où un internement à vie est envisageable, «il faut s'assurer de la rigueur». Un simple complément d'expertise ne saurait pallier au problème, conclut la présidente.

Méconnaissance du dossier

Les docteurs Pierre Lamothe et Daniel Zagury, entendus mercredi, ont conclu à la responsabilité entière du prévenu. Ils se sont toutefois montrés réservés sur la durée du sombre pronostic et estimé que Fabrice A. avait aussi tendance à exagérer son récit. Soumis en fin de journée à une déferlante de questions sur les précédents traitements subis par l’intéressé ou sur certaines déclarations de Fabrice A., les experts n’ont pas gardé en mémoire tous les détails de cette procédure. Pour le tribunal, cela semble plutôt révéler leur méconnaissance du dossier et jeter le discrédit sur le travail.

La présidente a encore souligné que l’entretien avec Fabrice A. avait été mené le 3 juin 2015, date à laquelle l'expert Lamothe a demandé à consulter le dossier. Ce qui ne lui permettait pas une préparation suffisante. Tout cela était pourtant déjà connu du Ministère public et de la cour avant ce procès. Dans ces conditions, et alors que la déposition des experts était d’une clarté absolue, la décision du tribunal suscite forcément l’étonnement général. Une étape chaotique de plus dans cette affaire.

Partialité

A la reprise d'audience, la défense a demandé la récusation du tribunal. «Certains éléments laissent penser que la cour veut d'ores et déjà prononcer un internement à vie», a relevé Me Lorenzo Castro. Pour les avocats de Fabrice A., le fait d'écarter l'expertise française est défavorable au prévenu et laisse augurer la volonté d'infliger une sanction ultime. «Les motifs sont incroyables, on veut les faire passer pour des clowns.»

La récusation, Olivier Jornot est contre. Le procureur général le dit à voix haute tout en se félicitant que la défense existe enfin. Le tribunal, après délibérations, a transmis la demande de récusation à la Chambre pénale de recours.