De tout procès se dégage une certaine atmosphère. Celui des anciens dirigeants et réviseurs de la Banque Cantonale Vaudoise s'est assurément déroulé dans une ambiance feutrée. On est entre notables. Point d'éclats, peu d'ironie et pas beaucoup d'émotion. La discipline observée par toutes les parties durant ces quatre semaines d'audience aurait de quoi faire pâlir de jalousie tout juge genevois. Regard rétrospectif sur ce qui constitue déjà une page de l'histoire judiciaire du canton.

Retenue générale

Même l'architecture imposante de la salle dite des catafalques semble pousser à la retenue. Un immense lustre pend telle une épée de Damoclès sur la tête des accusés. Le président du Tribunal, Philippe Colelough, qu'on a pu voir par le passé diriger d'autres procès de manière beaucoup plus interventionniste et franche, a adopté pour l'occasion un profil plus en retrait.

L'ampleur du dossier et la difficulté d'en maîtriser les recoins? La volonté de ne pas servir de prétexte à des débordements? Quelles que soient les raisons de cette attitude pacificatrice, le Tribunal, avare de questions, a bel et bien organisé plutôt que mené les audiences.

Avec un Ministère public comme tétanisé par cette matière bancaire - on a régulièrement entendu dire «je ne comprends pas» du côté de l'accusation - et des parties civiles pas toujours à l'aise pour réveiller les dissensions, les débats n'ont pas entraîné ces affrontements d'où jaillit parfois la vérité. A force de stratégie, les parties ont évité de susciter des réponses incontrôlées. Pas toujours avec succès, fort heureusement.

Profils d'accusés

Ce climat n'a pas forcément dû convenir au tempérament entier d'un Gilbert Duchoud. L'ancien PDG de la BCV s'est montré parfois cassant, souvent hautain. Avec cette manière militaire qu'il a de se mouvoir, de dominer son auditoire et de donner l'impression qu'il est partout chez lui.

Au premier jour de son interrogatoire, Gilbert Duchoud a pointé du doigt un substitut en lui disant: «Je vous interdis.» Il faudra toute la finesse de son avocat, Me Jacques Michod, pour contenir ces débordements d'humeur.

Plus bougon, Jacques Treyvaud a davantage cultivé l'image d'un grand seigneur qui a dédié sa vie au bien public et qui se voit traîner en justice de manière ingrate et inadmissible.

Juste derrière lui, Jean-Pierre Schrepfer fait un peu bande à part. Cet ancien responsable du contrôle est le seul des six accusés à ne pas revêtir de costume. Depuis quatre semaines, il porte ce même pull-over à carreaux qui lui donne l'air d'un brave retraité.

Le plus mal à l'aise reste incontestablement Daniel Crausaz. C'est lui qui œuvrait au sein des Affaires spéciales avant de prendre la tête de la délicate Division Commerciale. C'est encore lui qui a dû mettre en musique et à contrecœur l'abattement des risques tant controversé.

A l'époque, cet ingénieur de formation avait dit son inquiétude et agité le spectre du manque de provision. Sans convaincre. Aujourd'hui, il accepte encore qu'on l'affuble de cette étiquette de pessimiste invétéré pour coller à cette ligne de défense consistant à soutenir que les risques étaient maîtrisés après une brève pagaille dans les comptes.

Enfin, on les oublierait presque, il y a les réviseurs d'ATAG. Discrets, ils ont pourtant réussi plus que tous les autres à agacer un président impassible en développant à l'infini les subtilités des principes comptables. «Il vous arrive de répondre par oui ou par non?» leur a lancé le magistrat excédé par ces explications «qui saoulent de technicité». Une autre manière de critiquer une stratégie de la complication.

Les souvenirs biaisés

Si ce procès doit entrer dans les annales, c'est aussi en raison de la qualité des 54 témoins qui ont défilé durant deux semaines. Le gotha politique et financier du canton mais aussi des banquiers, des administrateurs, des experts-comptables et des professeurs venus des quatre coins du pays.

Certaines de ces dépositions ont paru manquer de spontanéité. Sans doute parce que la procédure vaudoise prévoit d'entendre les accusés avant les témoins. Ces derniers ont donc pu lire les comptes rendus quotidiens du procès dans la presse et donc prendre connaissance des arguments de la défense. Certains ne se sont d'ailleurs pas privés de répondre à ce qui avait été écrit ici ou là.

Beaucoup de ces témoins - anciens de la banque ou administrateurs - ont été prévenus au début de l'affaire avant d'être mis hors de cause sur le plan pénal. L'Etat de Vaud pourrait toutefois leur réclamer quelques deniers au civil. Une demande d'interruption de la prescription - démarche plus légère que celle du commandement de payer - a d'ailleurs été adressée à nombre d'entre eux. Cela explique sans doute l'amnésie qui a frappé les plus gênés.

Les grands moments

Ce contexte particulier n'a pas empêché de beaux moments d'audience. Avec dans le rôle du témoin le plus fâché l'ancien conseiller d'Etat Charles Favre qui parlé de trahison et de mensonges en évoquant l'attitude de Gilbert Duchoud. Le plus décrié et le plus imperturbable, l'expert Paolo Bernasconi. Le plus pittoresque, l'ex-chef du contrôle interne et maniaque de la petite note, Jean Gravina. Le plus inutile, l'ancien directeur de la succursale de la BCV à Lutry, venu dire beaucoup de mal du contrôleur interne. Le plus coloré, le conseiller aux Etats Luc Recordon et sa manière de relater ses étonnements successifs.

Toutes ces auditions ont permis d'assembler les pièces du puzzle même si les parties ont pris grand soin de ne citer que les témoins susceptibles de confirmer leur thèse. La procédure vaudoise est ainsi faite que le juge d'instruction entend les témoins hors la présence des accusés et des parties civiles. Les surprises - et autres autogoals - sont donc toujours possibles au procès.

Ainsi, Me Christophe Piguet demandant à ce membre de la Division Commerciale s'il était imaginable pour un subordonné, du temps de Raymond Pidoux, d'avoir des contacts avec d'autres membres de la direction générale? «Oui, cela était possible», s'est vu répondre l'avocat bien lancé pour dépeindre un supérieur hiérarchique tout-puissant. Ou à l'ancien président Francis Pahud s'il n'était pas choqué des reproches faits à la direction alors que l'Etat avait contraint la Banque à reprendre la BVCréd et ses dossiers difficiles? «Cette reprise n'autorisait pas à minimiser les risques.»

La BCV, partie civile, a sans doute aussi regretté d'avoir fait venir Alain Hirsch. En sa qualité de président de transition, ce dernier a estimé que la manipulation de l'état des risques était «un sous-détail». Autant de dépositions qui seront décortiquées à l'heure des plaidoiries. Ce marathon d'une semaine débute aujourd'hui même.