Les Caraïbes. Des avions qui larguent des centaines de kilos de cocaïne. Des voiliers de plaisance qui prennent en charge la marchandise et la transportent jusqu'en Espagne. Des trafiquants professionnels qui réceptionnent et conditionnent la drogue. Beaucoup d'argent qui prend le chemin de la Principauté d'Andorre et de la Suisse. L'opération «Atalaya» – qui a conduit au démantèlement de ce vaste réseau – rebondit ce mercredi devant le Tribunal pénal fédéral avec le procès d'un gestionnaire, accusé de soutien à une organisation criminelle et blanchiment d'argent. Révélations sur un dossier.

Appel anonyme

Tout a commencé en 2003 par un coup de fil anonyme annonçant des dépôts suspects aux autorités d'Andorre. Il s'avère que les titulaires de ces comptes sont des ressortissants du Pays basque espagnol. Notamment un certain M., surnommé «Jesus». Ce dernier a déjà été condamné par le passé à une lourde peine pour trafic de drogue. La police ibère se met en chasse et place tout ce petit monde sous surveillance.

La filature révèle que Jesus entretient des liens étroits avec un employé de la Banque du Gothard à Genève. Ce dernier dispose de mandats de gestion sur les comptes des membres de l'organisation. Il a accompagné Jesus à Andorre, lui a fait dévaler les pistes de ski de Megève et l'a même accueilli chez lui lors d'un séjour sur les bords du Léman en mai 2004.

Coup de filet

Le 28 juin 2004, la police espagnole frappe un grand coup. Un voilier transportant 490 kilos de cocaïne est arraisonné dans le port de Castelldefels (E) et les membres de l'organisation, venus réceptionner la marchandise, sont arrêtés en flagrant délit.

A cette occasion, les enquêteurs découvrent l'attirail du parfait professionnel du trafic à grande échelle: un hall d'entreposage pour la drogue, des lampes pour détecter les faux billets, une emballeuse artisanale pour confectionner des liasses, une machine à compter l'argent, des noms d'emprunt et une liste de sociétés paravents. Les bénéfices générés par ce trafic sont colossaux. Quelque 53 millions d'euros seront saisis dans différents pays européens. En Suisse, ce sont environ 27 millions de francs qui sont gelés durant l'instruction.

En mai 2008, le procès du réseau se tient devant le Tribunal national espagnol. Jesus est condamné à 13 ans et six mois de prison pour avoir été le chef d'une importante organisation active dans la vente de stupéfiants. Sept autres membres de la bande écopent de peines de 9 ans et 1 jour. Enfin, trois seconds couteaux – intermédiaires financiers et autres détenteurs d'armes – se voient infliger 1 an de prison.

Bonne foi invoquée

Que savait ou devait savoir le gestionnaire de Genève des réelles activités de son client et de l'origine des fonds? Selon l'acte d'accusation, rédigé par le désormais ex-procureur fédéral Christian Coquoz, le gérant aurait soutenu cette organisation criminelle en mettant tout en œuvre pour se faire conférer – à l'insu de la banque qui l'employait – des mandats de gestion sur les comptes bancaires de Jesus et de ses acolytes à Andorre et en Suisse. Les avoirs ainsi contrôlés par lui avoisinaient les 8 millions d'euros.

L'accusé aurait également blanchi quelque 3 millions d'euros en mettant sur pied des opérations de compensation destinées à effacer toute trace d'un transfert de fonds vers la Suisse. L'argent était remis en liquide et en petites coupures à un intermédiaire en Espagne et la contrepartie était ensuite versée au profit de Jesus par le débit d'autres clients de la Banque du Gothard qui, eux, avaient besoin de liquidités à Madrid ou ailleurs dans le pays.

Arrêté pour ces faits fin septembre 2004, ce ressortissant italien de 51 ans, qui s'était mis à son compte comme gérant externe quelques mois avant que la police fédérale ne lui mette le grappin dessus, a passé 8 jours en détention préventive. Il a été libéré sous caution de 800000 francs. Cette garantie a ensuite été progressivement réduite à 100 000 francs.

Défendu par Me Alec Reymond, l'intéressé compte plaider son acquittement. «Il va tenter de démontrer qu'il a agi en toute bonne foi et qu'il a été utilisé par ce client espagnol doté d'un charisme considérable, et dont il était devenu un proche», résume son avocat. En substance, le gestionnaire pensait avoir affaire à un homme qui avait fait fortune dans la vente de bateaux et l'organisation de croisières. Il ne conteste pas aujourd'hui l'existence d'un trafic de stupéfiants, ni le fait que les fonds ainsi rapatriés constituaient du blanchiment, mais nie toute volonté de concourir à une telle entreprise.

Enfin, d'un point de vue plus technique, la défense estime qu'il ne peut être question ici de soutien à une organisation criminelle. L'argent n'ayant pas bougé des comptes, on ne pourrait donc pas retenir à l'encontre de l'accusé une gestion destinée à faciliter la poursuite des activités répréhensibles du réseau.

La dernière affaire du juge Perraudin

Le procureur Christian Coquoz étant retourné au sein de la magistrature genevoise, c'est Claude Nicati qui représentera le Parquet fédéral à l'audience de Bellinzone. Ce dossier est aussi la dernière affaire qu'aura bouclée le juge d'instruction fédéral Paul Perraudin avant de prendre, le 1er novembre prochain, le chemin de la direction générale de BNP Paribas, à Genève, et de mettre son expérience au profit de cette banque comme responsable de la conformité, des affaires juridiques et du contrôle permanent.