Mercredi 3 février. Clôture des débats

La salle du Tribunal correctionnel était comble ce matin pour entendre le réquisitoire du procureur général Eric Cottier dans cette affaire que le magistrat a lui-même qualifiée d’exceptionnelle pour le canton. Une intervention mesurée dans le temps (à peu près une heure) et dans le propos. Eric Cottier n’avait pas habitué son canton à tant de magnanimité. Mises à part quelques piques adressées à cet accusé hors du commun- dépeint comme un faussaire pathétique mais aussi roublard, mesquin et indigne- l’accusation s’est dite convaincue par la prise de conscience et le repentir exprimés. Pas un mot sur la passion du livre invoquée comme moteur de cette dérive, sauf pour dire que celle-ci fait partie de l’originalité du cas. Au final, pas de peine privative de liberté ferme requise, même si l’accusation pense que le neurologue le mérite bien.

La défense prendre la parole cet après-midi. Le jugement sera rendu le 19 février.

■ Mardi 2 février. Sixième journée d’audience: les amis et les admirateurs

On les appelle les témoins de moralité et ils sont là pour dire le plus grand bien d’un accusé. De Julien Bogousslavsky, ce fut encore plus que cela. Que du beau monde, ou presque, a défilé ce matin pour dépeindre avec conviction la compétence et la sobriété de cette «gloire mondiale» de la neurologie. Les professeurs, mais aussi les patients, ont loué ses qualités d’écoute et de sérieux. «Il m’a vraiment sauvé la vie» a déclaré une jeune femme que les douleurs à la tête faisaient terriblement souffrir avant de rencontrer le seul spécialiste qui a su l’entendre et la soulager.

Ému aux larmes, l’ancien directeur du Conservatoire de Lausanne, Jean-Jacques Rapin, s’est souvenu des soins pointus apportés à son fils et à son épouse par l’ancien chef de service du CHUV. Longtemps juge fédéral, Jean-Jacques Leu a également bénéficié de la science de l’accusé lorsqu’il a eu de graves problèmes de santé. «Il m’a inspiré une très grande confiance.»

Dans un registre plus promotionnel, le directeur de la clinique de Valmont, qui emploie le neurologue depuis sa sortie de prison, n’a pas caché son enthousiasme à disposer d’une pointure dont le succès et l’habileté ne faiblissent pas. «On veut devenir un centre de compétence international en matière de réadaptation neurologique.»

Enfin, le livre a également eu ses honneurs avec l’audition du conservateur de la réserve précieuse de la bibliothèque cantonale universitaire. Content de recevoir 45 ouvrages en don, dont certains très intéressants du point de vue patrimonial – mais un peu déçu, peut-être, de ne pas hériter de l’ensemble. Beaucoup de pièces ont été vendues aux enchères à Paris et d’autres restent en mains de l’accusé. Un passionné dont ce témoin comprend fort bien les ressorts. «Moi-même, je m’intéresse aux contes et notamment à celui du Petit Chaperon rouge. On développe une forme d’addiction comme bibliophile. Lorsqu’une pièce convoitée se retrouve sur le marché, il n’est pas toujours facile de se raisonner.»

Admiration et compréhension, donc. De quoi soulager un peu Julien Bogousslavsky avant l’épreuve du réquisitoire du procureur général, qui aura lieu demain matin.

Lundi 1er février. Cinquième journée d’audience: le flou réglementaire

Enfin une voix qui porte dans cette salle d’audience à la mauvaise acoustique. Point besoin de tendre l’oreille – cela a été le cas toute la semaine précédente – ou d’allumer les micros pour le comprendre. C’est à l’ancien juge cantonal François Jomini que l’on doit de tirer ce procès de sa soporifique ambiance. C’est lui qui avait mené l’enquête administrative au printemps 2006 lorsque les premiers soupçons se sont portés sur Julien Bogousslavsky. Le témoin se souvient:

«Lors de la première audition, il s’est montré collaborant mais réservé et tendu. Il était un peu louvoyant et m’a donné des explications qui ne m’ont pas convaincu au sujet d’une facture suspecte. Une histoire de collaboration avec un institut en Géorgie qui m’a paru fumeuse».

Trois semaines plus tard, l’enquêteur revoit ce chef de service acculé dont l’attitude a complètement changé. «J’ai eu l’impression qu’il se sentait coincé. Il s’est mis à table, a regretté ses actes et exprimé le désir de rembourser». Des directives en vigueur à l’époque au CHUV, François Jomini ne dira pas grand bien. «Toute cette réglementation était très complexe. Il a fallu le déclenchement de cette affaire pour mettre les choses au clair».

Entendus avant lui, deux professeurs partagent cet avis. «Il y avait une confusion certaine», explique Pascal Nicod, chef du département de médecine, en évoquant la destination des fonds de recherche et la répartition entre le CHUV et les différentes fondations. En écoutant le professeur Michel Burnier, chef du service de néphrologie et président de la Commission d’éthique, on comprend aussi que les choses ont beaucoup évolué et que la gestion exotique des finances du service – comptes externes, fondations privées ou contrats vagues avec les pharmas – n’était pas le fait du seul Julien Bogousslavsky. Avec cette différence de taille: l’argent devait servir l’institution. Pas assurer le confort personnel du responsable.

D’autres représentants du CHUV sont attendus cet après-midi pour clore cette partie technique et historique du débat.

■ Vendredi 29 janvier 2010. Quatrième journée: parole de pharmas

Pas moyens de le faire dévier de la trajectoire qu’il s’est fixée. Le représentant de Serono, juriste de son état, semble réciter une leçon qui tient en quelques mots: la société pharmaceutique ne donne jamais de l’argent dans le vague. «Le soutien financier vise toujours un but scientifique et celui-ci doit être respecté». Pas un mot ne sera lâché à propos du retour sur investissement. A croire qu’on a affaire à une entreprise philanthropique.

Le service de neurologie dirigé alors par Julien Bogousslavsky est l’un des bénéficiaires de cette générosité notamment pour ses recherches sur la sclérose en plaques. Des fonds qui ont atterri sur des comptes externes au CHUV – alors que ses infrastructures et ses équipes étaient mobilisées – pour finir dans la poche de l’accusé. Serono n’y a vu que du feu. Seul un doute furtif, mais vite dissipé, a traversé l’esprit de ce juriste lorsqu’il a constaté que l’argent devait être versé à des fondations. Tout avait l’air normal. Des grands noms de la médecine administraient ces entités.

Plus détendu et bavard, un biologiste de chez Sanofi-Avantis a détaillé la mise en place et le financement des études cliniques par sa société. En 2003, par exemple, le CHUV a été l’un des 800 centres de par le monde à tester un nouveau produit. En tout, 15’000 patients étaient concernés par cette recherche sur les risques d’attaque, dont 28 à Lausanne. Le travail a été confié par l’accusé à des boursiers qui ne coûtaient rien. La société a payé la facture qui portait l’en-tête du CHUV et l’argent a été versé sur les comptes choisis – car librement ponctionnés – par Julien Bogousslavsky. Ce dernier a d’ailleurs pour une fois clairement admis le stratagème avant que l’audience ne soit suspendue jusqu’à lundi.

■ Jeudi 28 janvier 2010. Troisième journée: les premiers témoins

Le mentor a perdu de sa superbe. Ce matin, c’est l’accusé Julien Bogousslavsky qui a retrouvé ses anciens assistants du service de neurologie du CHUV, transformés malgré eux en témoins à charge. Ils étaient venus de loin, d’Italie, de Bâle, attirés par la réputation et l’aura de ce professeur, pour travailler sous ses ordres et profiter de sa science. Un chef discret, solitaire, difficile à contredire, souvent absent pour des Congrès mais efficace et surtout incontesté.

«Je lui faisais une totale confiance», dira le docteur M., désormais médecin associé au CHUV. Cette confiance qui lui a fait signer sans sourciller des factures assez floues à la demande de son patron.

La doctoresse G. aussi ne s’est pas méfiée lorsque Julien Bogousslavsky lui a demandé de doubler sur son décompte la somme des dépenses réalisées lors d’un séjour à Boston, passé à étudier l’imagerie sur la récupération fonctionnelle. «Il m’avait dit que le reste servirait à payer mon salaire lors de la rédaction de ma thèse». En fait, la totalité de cette subvention – 88’000 francs payés par la Société suisse de cardiologie – finira dans la poche du professeur. Et c’est le CHUV qui passera à la caisse pour financer cette recherche.

Comment avez-vous vécu l’éclatement de l’affaire? A cette question du président du tribunal, le docteur M. parle de «choc». Une culpabilité aussi de n’avoir rien vu. Dans un deuxième temps, la chute de Julien Bogousslavsky a plongé le service dans une transition difficile. «Incertitude, déstabilisation, méfiance».

Encore quelques questions du président Jean Daniel Martin au neurologue bibliophile avant la pause de midi.

– Avez-vous un magot caché quelque part?

– Je vous assure que non. Il me reste des livres dont j’évalue la valeur à 1,5 million de francs.

– Vous avez beaucoup retiré d’argent en cash. Aimez-vous palper les billets?

– Non. Je n’ai jamais vu les choses sous cet angle.

Cet après-midi, Julien Bogousslavsky retrouvera à la barre d’autres anciens collègues du CHUV, et demain matin les représentants de l’industrie pharmaceutique, qui ont été ses grands pourvoyeurs de fonds.

■ Mardi 26 janvier 2010. Deuxième journée: l’aridité des chiffres

Laborieux. C’est le qualificatif qui vient à l’esprit pour décrire cette matinée consacrée à l’analyse des mouvements sur les nombreux comptes ouverts ou gérés par le neurologue. Très loin de l’histoire familiale colorée et des passions quasi romanesques de ce brillant spécialiste des accidents cérébrovasculaires, le procès s’est enlisé dans les chiffres. Des débats arides qui ont tout de même dévoilé certains aspects méconnus de ce dossier.

Ainsi, Julien Bogousslavky, ce chef de service du CHUV et professeur suroccupé, faisait souvent la queue au guichet de la banque pour prélever de grosses sommes en liquide sur des comptes externes alimentés par l’industrie pharmaceutique pour des recherches. Là encore, le neurologue admet avoir utilisé cet argent pour l’acquisition de livres précieux. Et ajoute qu’il avait certaines raisons – même mauvaises – de se croire autorisé à le faire: les études étaient effectivement menées, il n’avait pas le sentiment de léser le CHUV même si les locaux et les équipes étaient utilisés, les directives étaient floues et contradictoires.

Enfin et surtout, il y avait «une grosse confusion» dans ces comptes qui accueillaient aussi ses propres gains d’organisateur de conférence. C’est cette même confusion qui l’a conduit à payer également ses factures de ménage – une assurance-vie par exemple – par le biais de ces comptes de recherche. «Une dépense beaucoup plus terre à terre que le besoin viscéral de toucher enfin tel ouvrage d’Apollinaire», fait remarquer le président Martin.

Il faudra attendre jeudi – et l’audition des premiers témoins – pour sortir de cette litanie de cas énumérés par l’acte d’accusation. Et voir enfin l’affaire et l’accusé à travers d’autres regards que le sien.

■ Lundi 25 janvier 2010. Première journée: l’accusé repentant

«On se déshabille devant le juge pénal. Dans les limites de la décence». C’est un président de tribunal très en verve qui a donné lundi le coup d’envoi d’un procès attendu. Face à lui pas n’importe quel accusé. Julien Bogousslavsky, ancien chef de neurologie du CHUV, et ex-prof à la faculté de médecine, remercié brutalement de son poste en avril 2006 après la découverte de malversations financières, s’est prêté à cet exercice avec pudeur.

Avant d’interroger ce spécialiste de renom sur sa situation personnelle, le président Jean-Daniel Martin a annoncé que l’Etat de Vaud ainsi que la Fondation pour le progrès en neurologie avaient renoncé à leur constitution de partie civile: grâce à une convention passée in extremis vendredi dernier avec la défense, le remboursement du préjudice pénal leur est désormais acquis par ponction sur les comptes séquestrés. Cet accord permet au neurologue d’aborder plus sereinement les débats, il devra affronter le seul, mais déterminé, procureur général Eric Cottier

De fait, Julien Bogousslavsky est apparu calme, résigné et repentant. De sa vie il a dit l’essentiel. Il a parlé de sa grande ouverture sur les arts depuis tout petit: à Paris, il a croisé Picasso et Léger chez son grand-oncle, ces rencontres bien qu’un peu floues dans son souvenir ont laissé des traces. Chez ses grands-parents, qui possédaient une immense bibliothèque, est née une véritable passion pour les livres et un précoce réflexe de collectionneur: «Je n’ai jamais été intéressé par l’argent» explique celui qui est accusé d’avoir détourné près de 5,5 millions de francs dans les caisses du CHUV grâce à divers stratagèmes

«L’engrenage infernal» comme il l’appelle lui-même, a débuté quand il est devenu chef de service. «Il est plus difficile de résister quand on a davantage d’argent à disposition». C’est donc sur le compte d’une sorte de collectionnite aiguë que Julien Bogousslavsky met les dérapages dont il se repend aujourd’hui: «Je suis conscient, confus et honteux, je regrette d’avoir commis ces fautes et demande pardon aux personnes et aux instances qui ont eu à pâtir de mon comportement».

Une récidive est-elle possible, s’interroge le président? Le neurologue précise qu’il ne gère plus aucun fonds dans la structure privée où il est désormais employé. Il dit aussi avoir canalisé sa passion: «Je me focalise sur les livres de neurologie et sur les thèses écrites sur ce sujet au XIXe siècle». L’intérêt du public pour ces ouvrages est limité et les prix sont d’un tout autre ordre.

Les débats se poursuivent dans les méandres des règlements administratifs du CHUV. Pierre-François Leyvraz, actuel directeur général, a déjà rappelé aux débats l’importance de la confiance et de la transparence dans une institution qui comporte 8000 employés et qui gère près d’1 milliard de francs annuels. L’affaire Bogousslavsky a constitué un véritable séisme, dit-il, au sein du CHUV. Un chef de service est considéré comme un «père», avec toutes les valeurs morales qui y sont attachées.

Comment cet être à qui tout a réussi s’est-il laissé emporter de la sorte pendant plusieurs années? Julien Bogousslavsky devra encore y répondre en détail ces prochains jours.