«Chaque franc qui entre ressort pour régler le passé.» C'est ainsi que Jürg Stäubli a résumé sa situation financière, jeudi, dernier jour des auditions devant le Tribunal correctionnel de l'arrondissement de La Côte, à Nyon, avant le réquisitoire et les plaidoiries qui occuperont toute la semaine prochaine.

L'ancien patron de JS Holding était prié d'indiquer au tribunal ses revenus et sa fortune avec toute la précision possible. Jürg Stäubli s'est «refait» dans la consultance. Il est administrateur délégué de CFC, une société basée à Genève. Il touche un salaire de 20 000 francs par mois, à quoi s'ajoutent des bonus de 20 ou 25% du cash-flow ainsi que des affaires personnelles. Plus une voiture de fonction et un chauffeur, qu'on croit avoir entr'aperçu dans les pas perdus du tribunal. La moitié de CFC appartient à sa femme, l'autre à une société à Nidwald représentée par un avocat pour le compte de propriétaires étrangers sur lesquels l'accusé ne s'est pas étendu.

Aujourd'hui, l'argent qu'il gagne – entre 300 000 et 400 000 francs par an, selon ses estimations – lui sert donc à payer ses dettes, raison pour laquelle son revenu et sa fortune imposable en 2001-2002 étaient nuls. Il a plus ou moins trouvé des arrangements avec tous ses créanciers. Sauf la Banque Cantonale de Genève, qui persiste à se rappeler à son bon souvenir, chaque année, avec des poursuites pour 150 millions de francs. Le fisc genevois, aussi, lui réclame beaucoup – 34 millions de francs dans un premier temps. Aujourd'hui, l'appétit des percepteurs de la République s'est modéré et Jürg Stäubli cite le montant de 4 millions. Des discussions sont simultanément en cours avec des inspecteurs fiscaux vaudois.

Le «passé»: Jürg Stäubli s'exprime comme un homme désormais «rangé des voitures». Il doit aussi régler le «présent», c'est-à-dire ses frais d'avocat et ce que pourrait lui coûter un procès pour lequel il a travaillé d'arrache-pied en janvier et février dernier.

Un procès qui touche à sa fin et qui aura donné l'impression d'avancer à tâtons. Au terme de huit semaines de débats, le bilan dressé par les deux avocats de la défense est tranchant. Le procès de leur client démontre de manière criante, analysent Mes Eric Stoudmann et Jean-Christophe Diserens en marge de l'audience, l'absence d'une technique d'enquête adaptée aux dossiers de criminalité économique. Les investigations des inspecteurs de la brigade financière et du juge d'instruction Jacques Antenen ont été conduites tous azimuts dès le début, et n'ont pas été suffisamment resserrées ensuite autour de quelques hypothèses de travail. Le manque de synthèse du dossier avant l'ouverture du procès en a cruellement affecté le déroulement, à entendre les défenseurs.

Personne, il est vrai, ne se risque à dire que le procès de Jürg Stäubli soit un modèle à suivre, et des leçons restent sans doute à tirer, notamment quant aux moyens humains et matériels à la disposition, dans ce type de dossier, de la police et des juges d'instruction. Mais aussi des tribunaux: le choix opéré lors de la récente réforme de la justice vaudoise de conserver des magistrats purement généralistes se paye immanquablement par certaines hésitations dans la conduite du procès. Des tâtonnements que des tribunaux pénaux économiques spécialisés, instaurés à Berne et à Fribourg par exemple, auraient dû permettre d'éviter.

Jeudi après-midi, le Tribunal correctionnel de l'arrondissement de La Côte, à Nyon, entendait son 100e et avant-dernier témoin. «Vous êtes entendus par des gens qui sont tous fatigués», a dû s'excuser Charles Poncet auprès de l'un d'eux. Après deux mois et sans doute plus de cent heures d'audience, les esprits les plus affûtés peuvent avoir tendance à se brouiller. La structure même du dossier, qui aligne plus de trente cas à la suite les uns des autres, n'aide pas à distinguer l'essentiel de l'accessoire, et les logorrhées annoncées de la semaine prochaine, si elles suivent cet ordre, promettent de n'être un plaisir pour personne.

La Banque Cantonale de Genève, partie civile, qui estime avoir été trompée par l'accusé, sait du moins à quoi elle doit s'attendre de la part de la défense. Ses dirigeants de l'époque vont être chargés au maximum par Me Eric Stoudmann qui travaille cet aspect-là du dossier depuis l'ouverture du procès. Ils savaient tout, ils voyaient tout, ils ont tout signé, ils avaient des hommes à eux dans les affaires de JS Holding, ils ont tout fait ensemble, puis ont coulé – ensemble. En somme, la BCGe et Jürg Stäubli, aux temps des beaux jours, c'était un peu Laurel et Hardy.