TERRORISME

Le procès de l’attentat qui a meurtri la Suisse

Le procès de l’attentat de Marrakech reprend ce jeudi. Avec trois victimes au Tessin, c’est le plus meurtrier pour la Suisse depuis 2002

Un début de soulagement approche pour les familles des trois résidents suisses tués le 28 avril dans l’attentat de Marrakech. Un terroriste y avait fait exploser une bombe sur la terrasse du café Argana de la place Jamâa El Fna, tuant 17 personnes et faisant 21 blessés. Les familles de Cristina et de Corrado, deux Tessinois de 25 ans, et celle d’André, 23 ans – un de leurs amis portugais résidant au Tessin – seront bientôt fixées sur le sort des auteurs présumés. Après plusieurs reports, l’audience reprend ce jeudi au Tribunal de Salé, près de Rabat, avec les plaidoiries des avocats des parties civiles et le réquisitoire du procureur. Restées au Tessin, les familles des victimes suisses et la compagne d’André – blessée dans l’attentat – suivent le procès à distance (lire ci-dessous). Le verdict devrait tomber d’ici au 20 octobre.

Sur le banc des accusés, deux hommes risquent gros. A commencer par Adil Al-Atmani, un jeune Marocain de 26 ans qui a reconnu avoir posé la bombe avant de se rétracter. «Il n’y a aucun doute sur sa culpabilité, affirme Omar Abouzzohour, avocat marocain de familles de victimes, dont celles de Corrado, Cristina et André. Même s’il nie aujourd’hui, il a tout avoué au préalable avec beaucoup de détails.»

Autre protagoniste, Hakim Dah, décrit comme un fan de cinéma américain et du Real Madrid, fait figure d’inspirateur de l’attentat. «Pour moi, les choses sont claires, résume Me Frank Berton, avocat d’une famille de victimes françaises. Hakim Dah est l’auteur intellectuel et Al-Atmani le poseur de bombe.» Quant aux sept autres coaccusés, il leur est reproché d’avoir été informés de l’attentat et d’appartenir à une bande criminelle.

L’instruction a été très rapide, les interpellations étant intervenues moins de deux semaines après les faits. Une célérité qui ne va pas sans polémique, d’aucuns accusant les autorités du pays de mettre l’affaire à profit pour fragiliser les oppositions islamiste et réformiste. Mais pour les avocats, tout s’est déroulé dans les règles. Contacté, le Ministère public de la Confédération – qui avait ouvert une enquête en mai – estime aussi que «l’enquête se déroule à satisfaction».

Ce jeudi, le procureur pourrait requérir la peine de mort contre les deux accusés principaux. Mais à vrai dire, personne ne la souhaite. «Je ne m’associerai pas à cette requête», assure Frank Berton. Omar Abouzzohour est sur la même ligne: «Les familles suisses ne veulent pas de la peine de mort, pas plus que les autres. Et cette question est très politique aujourd’hui au Maroc. Notre nouvelle Constitution garantit le droit à la vie, l’abolition de la peine de mort est dans l’air. Nous demanderons donc la perpétuité.»

Restent plusieurs questions cruciales: qui est vraiment Adil Al-Atmani? Quels sont ses liens avec le terrorisme islamiste? L’attentat porte-t-il la marque d’Al-Qaida? Décrit par la presse marocaine comme un «simple marchand de souliers», porté sur la boisson et fumeur de joints occasionnel, Adil Al-Atmani n’a rien du terroriste chevronné. Profilé par le GCTAT à Genève, un centre de recherche et d’analyse sur le risque terroriste, Adil Al-Atmani serait un «candidat moudjahid malheureux». Il a certes tenté de rejoindre les combattants tchétchènes par la Géorgie, puis l’Irak par la Libye et la Syrie, sans y parvenir. Il semble avoir agi hors de tout réseau terroriste organisé et avoir concocté sa bombe sur la base de recettes glanées sur la Toile. «Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) nie toute implication dans l’attentat, confirme Frank Berton. Un démenti officiel d’AQMI a d’ailleurs été versé au dossier.»

L’attentat de Marrakech serait ainsi une première dans l’histoire du terrorisme islamiste. «C’est la première fois qu’un djihadiste spontané réussit son attentat, analyse un spécialiste du terrorisme qui souhaite garder l’anonymat. Plusieurs ont essayé avant lui, mais ils ont échoué. Al-Atmani, lui, a malheureusement réussi.» Faut-il craindre que ce «succès» fasse des émules? «Il y aura certainement de plus en plus de tentatives autonomes, répond l’expert. Mais pas forcément plus de réussite. Pour une raison simple: depuis la mort de Ben Laden, de moins en moins de candidats au djihad partent se former dans les camps et en reviennent. Or il faut quand même que des terroristes aient été formés pour que les autonomes «apprennent le métier», même indirectement.»

«C’est la première fois qu’un djihadiste spontané réussit son attentat»

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