Le viol conjugal est peu dénoncé par les victimes, très rarement reconnu par les auteurs et souvent difficile à prouver. Rien de tel dans l’affaire jugée jeudi par le Tribunal correctionnel de Genève. Pablo, appelons-le ainsi, admet avoir menacé, séquestré et abusé de la mère de ses deux très jeunes enfants. Cet enfer a duré toute une nuit et a dévasté la victime pour toujours. Avec courage et émotion, la plaignante a plaidé elle-même, et certainement mieux que quiconque, l’ambivalence de ses sentiments et la complexité de cette cause: «Je ne pourrai jamais pardonner le mal qu’il a fait. Mais une lourde peine pour lui n’allégera pas la mienne. La seule chose qui pourrait me soulager serait de voir mes garçons heureux et épanouis.»

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Nuit d’horreur

Ils se sont rencontrés et aimés à l’autre bout du monde. Pablo, trentenaire, a lâché travail et famille pour suivre sa femme à Genève. Il s’est intégré en apprenant très vite le français et en réussissant un apprentissage. Après sept ans de vie commune, le couple a commencé à connaître des difficultés. Une première séparation marquée par une aventure extra-conjugale de l’épouse. Puis une vaine tentative de réconciliation suivie d’une nouvelle rupture. «Il est devenu jaloux et querelleur, surtout lorsqu’il buvait. Je le sentais fragile et imprévisible et je l’ai signalé à la police» explique la victime qui avait reçu des menaces.

Jusqu’à cette nuit de juillet 2016, Pablo n’avait toutefois jamais levé la main sur son épouse et s’était montré un père attentif. Tout a basculé alors qu’il semblait plus apaisé et qu’il était revenu loger provisoirement au domicile familial, le temps de trouver un appartement à proximité. Il est entré dans la chambre de sa femme, l’a attrapée, traînée de force à la cave et l’a déshabillée avant de la laisser remonter à l’étage toute nue. Après avoir terrorisé sa victime six heures durant, il l’a finalement violée. «Je ne reconnaissais pas mon mari. Il me semblait être une autre personne, froide et cruelle. J’ai même appelé ma mère décédée au secours tellement j’avais peur.»

Emotions complexes

Après les faits, la victime a réveillé ses enfants, s’est réfugiée avec eux chez une amie et a appelé les secours. Pablo, qui attendait l’arrivée de la police, est d’emblée passé aux aveux. A son procès, le prévenu essaye d’expliquer ce qu’il lui est passé par la tête: «J’étais en train de tout perdre et c’était douloureux. Je me sentais totalement démuni. Il y avait de la frustration, de la colère, de la tristesse et de la détresse. Pour gérer mes émotions, je suis vraiment nul.»

Placé en détention provisoire depuis plus de six mois, Pablo, défendu par Me Mirolub Voutov, suit intensivement une psychothérapie et pratique la méditation de pleine conscience à Champ-Dollon. «Cela m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses.» Mais il en faudra plus pour trouver la paix. «Je ne comprends pas comment j’ai pu faire du mal à la personne que j’aimais. Cela me ronge de l’intérieur.» Depuis septembre, la plaignante a décidé que les enfants devaient rendre visite à leur père. Ils le voient deux fois par mois sans savoir qu’il est en prison et vivent très mal cette séparation.

Les angoisses d’une mère

Pitié, colère, haine ou encore nostalgie de ce grand amour, la victime a évoqué la multitude de sentiments contradictoires qui l’assaillent. Ce qui compte désormais pour cette maman traumatisée et épuisée, c’est que Pablo puisse réparer en participant de manière responsable à l’éducation des enfants. «Au fond de moi, j’aimerais qu’on puisse se parler un jour et, par exemple, aller ensemble aux promotions.» Ce qu’elle craint le plus, c’est une expulsion administrative qui achèverait d’anéantir cette famille.

C’est justement pour préserver ce qui peut l’être encore que la procureure Anne-Laure Huber a choisi de requérir une peine de trois ans avec sursis partiel et ce malgré l’intensité et la brutalité des actes. «Face à une telle situation, la réponse judiciaire est forcément difficile à donner», a souligné le Ministère public. Celle du tribunal, présidé par Catherine Gavin, sera de condamner Pablo à trente mois de prison, dont dix ferme, et de lui imposer la poursuite de la thérapie durant le délai d’épreuve de quatre ans. Un jugement qui satisfait toutes les parties.