Cela fait cinq ans que tous deux sont revenus de leur périple avorté vers la Syrie et ils ne sont plus les mêmes individus tentés par l’extrémisme le plus fou. Accusés d’avoir soutenu l’Etat islamique et essayé de rejoindre ses rangs, G. et M., des Genevois, ont comparu ce mercredi devant le Tribunal pénal fédéral. L’occasion pour les juges de Bellinzone d’essayer de comprendre ce qui les a poussés sur la voie sombre de la radicalisation. «Oui, j’étais prêt à commettre des attentats et à mourir», explique le plus jeune d’une voix très tranquille.

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Besoin de partir

La présidente Nathalie Zufferey commence par M., alias Al Jawed, 25 ans, désormais apprenti en coaching sportif et déjà fortement endetté. «Avant le départ, j’avais fait beaucoup de commandes sur internet.» Interrogé sur ses convictions présentes, le prévenu précise: «Actuellement, je n’ai pas de religion.» Il n’est pas non plus revenu à ses premières fascinations: l’extrême droite et le complotisme. Une rupture amoureuse, des relations familiales difficiles, beaucoup de colère et surtout le besoin de partir l’avaient conduit à se convertir à l’islam par opportunisme. «Un catholique ne pouvait pas rejoindre Daech», explique le jeune homme.

Sa rencontre avec G., son coprévenu plus âgé et considéré comme le leader par l’acte d’accusation, date de cette époque. «Il avait peut-être de l’influence sur moi, mais j’ai fait beaucoup de choix personnellement. Il m’a fourni une aide pour aller en Syrie. Sans lui, je ne serais jamais parti.» Sans lui, M. n’aurait pas non plus intégré ce groupe qui se réunissait et s’entraînait des deux côtés de la frontière franco-suisse.

L’expérience turque

Un premier départ de M. est court-circuité. «Mon billet a été annulé et les policiers genevois ont demandé à mon père de prendre mon passeport.» Le second, daté du 31 octobre 2015, sera le bon. G., alias Abu Dhar, lui a donné les indications pour réussir à rejoindre Istanbul avec sa seule carte d’identité, par terre et bateau. «Il est venu m’accueillir sur place.» Là-bas, ils sont un groupe de jeunes Occidentaux à être pris en charge par un logeur et à attendre de pouvoir passer en Syrie. Arrivé en bus et en taxi à Gaziantiep, M. patiente dans un hôtel en compagnie de G. pour un dernier feu vert de passage. «La police turque est arrivée après quelques heures et nous a arrêtés.»

Jugé, croit-il, en Turquie pour avoir voulu rejoindre l’Etat islamique, il est acquitté. «Je n’ai pas dit la vérité. J’ai dit que j’étais en vacances. Je n’ai pas vraiment compris la décision. C’était fait à distance alors que j’étais en prison.» Sans papiers valables, il est transféré au centre de rétention de Hatay, en Turquie, où il retrouve son coprévenu. Leur volonté de rejoindre la Syrie n’est pas éteinte. Dans le camp, un téléphone portable les maintient en contact avec Daech. Finalement, M. accepte l’idée de rentrer. Il est rapatrié le 8 juin 2016 et accueilli par la police à son arrivée à l’aéroport de Zurich.

Attirance

La présidente s’interroge: «Vous saviez que c’était une organisation criminelle, pourquoi vouloir la rejoindre?» M. répond: «J’avais évolué dans d’autres milieux extrémistes et violents. Cela répondait à mes attentes. A cette époque, je n’en avais pas grand-chose à faire de ma vie.» A-t-il simulé des scènes d’étranglement avec un bâton sur les enfants d’un membre du groupe? Oui. Le procureur fédéral Yves Nicolet veut diffuser le film qui montre ce lugubre exercice et une autre vidéo de propagande. Petit frisson présidentiel. «Quelles images allons-nous voir? Je veux éviter des scènes de violence.» Il n’y en aura pas, assure le représentant du Ministère public de la Confédération. C’est quand même très dur.

Aujourd’hui, M., défendu par Me Philipp Kunz, se dit sur la bonne voie. Il bénéficie d’un suivi psychologique et d’une levée des mesures de substitution imposées à sa sortie de prison. Il a trouvé l’amour et attend son CFC. «J’ai repris le cours de ma vie.» Et que pense-t-il désormais de l’Etat islamique? «Je n’en pense pas grand-chose. Pour moi, c’est de l’histoire ancienne.» Des remords? «Je ne le referais pas.»

«Dérive sectaire»

Voici venu le tour de G., 34 ans, l’accusé principal de ce procès. Il s’affiche désormais comme un repenti. Lorsque la présidente lui demande son avis sur l’Etat islamique, il évoque «une dérive sectaire». Ce Suisso-Tunisien, qui a grandi à Genève, se dédie désormais aux antiquités et travaille comme brocanteur. «Je veux devenir marchand d’art.» Lui aussi a un parcours extrémiste lié au néonazisme et au complotisme. En 2014, au chômage, il passe des heures sur internet et se laisse envoûter par la propagande de Daech: «Ils étaient comme des héros des Temps modernes.»

G., Abu Dhar de son nom d’adepte, défendu par Mes François Canonica et Xavier-Marcel Copt, affirme que la finalité de son voyage n’était pas de combattre. «Je ne partais pas pour servir de chair à canon, mais pour bâtir une nouvelle nation, conquérir des terres et pourfendre les oppresseurs. Je voulais construire plutôt que détruire, mais j’aurais pris les armes, s’il le fallait.» Il conteste l’étiquette de recruteur que lui applique l’acte d’accusation tout en admettant avoir vu très souvent son jeune acolyte, lui avoir présenté les membres d’un «cercle» de radicalisés et avoir beaucoup pratiqué la randonnée avec ce groupe. «Pour se maintenir en forme et arriver en bon état physique en Syrie.»

Le prévenu explique que sa «taskia», la recommandation nécessaire pour intégrer les rangs de Daech, lui a été donnée par un autre Genevois, rencontré à la mosquée du Petit-Saconnex, «Abu Illias al-Swissry». De lui, G. assure n’avoir plus aucune nouvelle. «Selon les médias, il serait encore détenu sur place dans un camp.» Une fois stoppé par les autorités turques et emprisonné, le trentenaire dit avoir abandonné l’idée de rejoindre l’Etat islamique. «J’ai vu des personnes revenir et leur récit m’a dégoûté. Ils évoquaient des scènes d’horreur. Au début, je ne voulais pas y croire, mais j’ai progressivement ouvert les yeux. Je voulais rentrer, revoir mes amis, ma ville, ma mère.»

«Faits graves»

Aux yeux du procureur, les faits sont graves. «Ils sont partis en étant conscients des atrocités commises. Sans l’intervention de la police turque, ils seraient devenus des bourreaux et auraient du sang sur les mains.» Soulignant l’absence de réels regrets, l’accusation estime que G. mérite une peine de 36 mois de prison et M. une peine de 30 mois, dont la moitié avec sursis pour tous les deux. Un long sursis d’une durée de cinq ans, histoire de les dissuader de toute dérive destructrice. Et pour le plus âgé, le maintien de plusieurs restrictions imposées lors de sa libération.

Cela ne fait aucun sens de renvoyer G. derrière les barreaux alors qu’il a déjà passé 9 mois en détention provisoire et qu’il a respecté toutes les règles de conduite depuis sa sortie en septembre 2017, rétorque Me Canonica. L’avocat appelle les juges à «ne pas faire monter les enchères pour donner l’exemple», à lui éviter un retour en prison et à ne pas perpétuer les mesures de contrainte. «Il n’est pas le prosélyte, il n’est pas celui qui endoctrine», ajoute Me Copt.

Et Me Kunz, l’avocat de M., d’enchaîner, sobrement: «Mon client est un jeune homme gentil et plein d’humour. Il a troqué sa barbe de djihadiste pour une barbe de hipster.» Il suffit de le regarder et de l’écouter pour être convaincu du changement, souligne encore le défenseur tout en plaidant pour une peine de 18 mois assortie d’un sursis de deux ans. «Ce garçon n’a jamais fait de mal à personne et ce qu’il aurait pu faire n’entre pas en considération. Il aurait pu aussi mourir en passant cette frontière.»

Les intéressés devront encore attendre pour être fixés sur leur sort. Le tribunal transmettra son dispositif par écrit à une date ultérieure.