Enquête

Les procès-verbaux qui éclairent l'affaire Maudet

«Le Temps» s’est procuré le détail des interrogatoires d’Antoine Daher et Magid Khoury, tous deux prévenus d’octroi d’un avantage pour avoir offert divers cadeaux au conseiller d’Etat et à ses proches. Ces documents permettent de mieux comprendre l’affaire qui déchire Genève

Ils sont au cœur de l’affaire Maudet. Antoine Daher, directeur d’une entreprise de rénovation, et Magid Khoury, homme d’affaires actif dans l’immobilier, ont été convoqués le 5 décembre par le Ministère public genevois pour être interrogés séparément en qualité de prévenus d’octroi d’un avantage. «Le Temps» s’est procuré les procès-verbaux de ces audiences. Une vingtaine de pages qui fourmillent de détails.

Mensonge et ménage informatique

Antoine Daher est le premier à passer sur le gril. Son audition commence à 9h00. Pierre Maudet est présent. Les procureurs Stéphane Grodecki et Yves Bertossa commencent par lui demander s’il confirme sa précédente déclaration, celle qui avait été faite avant la découverte du mensonge organisé et avant le mea culpa télévisé du ministre. Antoine Daher, désormais assisté de Mes David Bitton et Nathalie Torrent, reconnaît avoir pris des libertés avec la vérité: «Le point principal n’était pas juste. Le voyage n’était pas payé par l’un de mes amis. Le voyage n’a pas été financé par Saïd Bustany.»

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Pourquoi avoir livré un récit fantaisiste? «Je l’ai fait par amitié, pour protéger Pierre. Je n’ai pas vraiment bien compris pourquoi il fallait donner cette version. C’est Pierre Maudet, Patrick Baud-Lavigne et moi-même, en discutant ensemble, qui avons eu l’idée d’inventer cette histoire. Nous en avons parlé à plusieurs reprises, notamment à l’hôtel Métropole et à l’Arbalète.» Il poursuit: «Je reconnais avoir préparé ma première audition avec Patrick Baud-Lavigne […]. Il m’a posé des questions […]. On a fait un jeu de rôle. Il m’a entraîné pour que je puisse répondre sur Saïd Bustany.»

Toujours sur le thème de la dissimulation: «Il est exact que Patrick Baud-Lavigne m’a demandé de «faire le ménage» sur mon ordinateur, à savoir supprimer les e-mails qui se référaient au voyage de novembre 2015 […]. J’ai fait le ménage car il fallait cacher la vérité.» Il précise n’avoir reçu aucunes félicitations pour cela. Les procureurs le confrontent alors à un message envoyé par Pierre Maudet après son audition et qui dit: «Well done, Old Chap.»

«Hôtel, piscine, cigares et Grand Prix»

Les questions entrent dans le vif du sujet. L’idée d’un voyage durant le Grand Prix d’Abu Dhabi est née en mai 2015, lorsque le conseiller d’Etat et tout ce monde se trouvaient à Dubaï dans le cadre d’une visite organisée par la promotion économique. «C’est Magid Khoury qui avait parlé de ce voyage avec Charbel Ghanem [son oncle, ndlr] et qui avait demandé s’il était possible d’obtenir des invitations, je précise que Charbel Ghanem fait partie du cercle restreint d’un des princes.» Au début, poursuit Antoine Daher, «Pierre Maudet m’avait indiqué qu’il souhaitait participer financièrement à ce voyage».

Les procureurs lui rappellent la teneur de plusieurs messages: Début août 2015, il écrit à Pierre Maudet: «Nul besoin de t’occuper des billets d’avion ou autres. Juste bloque les dates dans ton agenda. Bonne continuation.» Un autre du 23 novembre. «Tu auras un rendez-vous avec le cheikh samedi prochain. Tu recevras l’info officiellement.» Sur place, ajoute Antoine Daher, tout était pris en charge par la couronne du prince. «Il est exact de dire que le programme était principalement hôtel, piscine, cigares et Grand Prix.»

Et, plus loin: «En fait, tout était VIP, les entrées du Grand Prix, l’hôtel et l’avion.» Antoine Daher évoque encore une invitation à dîner au restaurant Cipriani, sans doute financée par la famille Ghanem, et une soirée sur un bateau. A cette occasion, des cadeaux ont été offerts à Pierre Maudet et sa famille. C’est Magid Khoury qui les a remis. «Cela faisait partie du mode de vie et de la coutume locale. Ces cadeaux étaient liés au statut de Pierre Maudet. Personnellement, je n’ai pas reçu de cadeau.»

L’amitié, ça peut aider

Sur le volet de l’Escobar, un bar situé dans un immeuble des Grottes qui appartient au groupe Capvest de Magid Khoury, Antoine Daher précise avoir demandé l’aide de Patrick Baud-Lavigne «car le dossier patinait». Reçu finalement par Raoul Schrumpf, le directeur du Service de police du commerce (prévenu d’abus d’autorité dans ce dossier pour avoir autorisé l’ouverture de ce bar malgré un dossier incomplet), il s’est présenté comme un ami du chef de cabinet et peut-être bien du ministre. Les procureurs lui demandent si cela peut aider les choses. «Ben oui, normalement ça peut aider.»

L’amitié avec un conseiller d’Etat n’est pas quelque chose d’anodin. Evoquant l’anniversaire organisé à l’Escobar pour Pierre Maudet, Antoine Daher explique qu’il a finalement facturé une partie du dîner, soit 2800 francs, sur insistance du ministre et surtout de son épouse, qui avait organisé la fête et voulait absolument payer. Une facture établie a posteriori et au nom d’un autre établissement: «A la base, je voulais payer moi les 4000 francs pour faire plaisir à un ami. Je n’ai pas d’autres amis à qui j’ai financé des anniversaires comme ça. Je l’ai fait car j’étais content d’avoir Pierre comme ami, en ce sens que j’étais content d’avoir un conseiller d’Etat comme ami. Dans le milieu des affaires, il est important de réseauter, c’est notre gagne-pain quotidien. Cela permet d’arranger les situations.»

A plusieurs reprises, il dit s’être adressé à Patrick Baud-Lavigne mais sans forcément obtenir satisfaction: un problème avec le Village du Soir, une requête pour ouvrir le protocole de l’aéroport pour ses clients saoudiens ou pour Magid Khoury et son père. «Cela n’a pas marché à cause des syrian talks

Sondage et réseautage

Quand ce même chef de cabinet lui demande de participer au financement d’un sondage en faveur du ministre, Antoine Daher n’hésite pas longtemps. Après avoir cherché à faire participer d’autres entreprises, en vain, les sociétés du groupe (Renovis, RECS et Capvest) prennent en charge le coût de 34 000 francs. «Cela s’inscrivait toujours dans le besoin de réseautage. A cela s’ajoute que j’aimais bien l’activité politique de Pierre Maudet.»

Quels sont les projets qui ont été discutés avec Patrick Baud-Lavigne et Pierre Maudet? Question sensible. «Concernant Capvest, nous avons discuté d’un projet à côté de l’aéroport dans lequel Magid Khoury a pour idée de construire un complexe et des bureaux. Nous avons consulté le Département de l’économie en passant par Patrick Baud-Lavigne.»

Les procureurs lui rafraîchissent la mémoire. Ils évoquent des SMS à Pierre Maudet concernant l’hôtel Century: «Cher Pierre, j’aurais besoin des noms, prénoms et date de naissance de chaque participant au voyage. Concernant le Century, Magid avait déjà fait une contre-offre qu’il maintient d’ailleurs. On en parle!» Antoine Daher répond: «Je me souviens maintenant d’un projet de rachat d’hôtel. J’ai introduit cette idée de Magid auprès de Pierre.» Un autre message: «Salut Pierre, il semblerait que l’annonce pour les Vernets se fasse aujourd’hui. Un grand jour pour Genève et peut-être un grand jour aussi pour Capvest. T’as plus d’infos sur l’heure du communiqué?»

Etrange aide au vote

Antoine Daher est également intervenu auprès du chef de cabinet ou du ministre pour des connaissances qui avaient divers problèmes de visa, de permis ou de naturalisation. Par exemple, un banquier d’origine libanaise ou encore l’épouse du patron d’un restaurant. Dans ce dernier cas, Patrick Baud-Lavigne écrit: «J’ai eu une réponse de l’OCPM. Ils sont en attente d’une décision fédérale. Ils ont relancé pour savoir ce qui bloque. Je te tiens au courant dès que j’ai des news.»

Et enfin, un thème qui n’était absolument pas apparu jusqu’ici. Antoine Daher confirme avoir voté avec plusieurs personnes lors des élections cantonales d’avril 2018 pour éviter que celles-ci ne se trompent. «Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas remplir des bulletins de vote. Je l’ai donc fait avec eux. C’est pour cette raison que j’ai envoyé des photos de certains bulletins de vote à Pierre Maudet.» Sur question de Me Grégoire Mangeat, l’avocat du ministre, Antoine Daher précise que ce dernier ne lui a pas du tout demandé d’intervenir auprès de ces personnes afin de les aider à voter.

L’audience s’achève à 13h40 par quelques éléments de situation personnelle. Antoine Daher a un revenu mensuel de 7000 francs et bénéficie d’allocations logement. Son train de vie est certes plus élevé et les déjeuners avec Pierre Maudet et Patrick Baud-Lavigne sont payés en cash et facturés à Renovis.


Magid Khoury: «C’est toujours gratifiant de connaître un conseiller d’Etat»

A 14h45, le Ministère public s’attaque à la toute première audition de Magid Khoury. Actionnaire très majoritaire de Capvest (99%, le 1% restant est détenu par son frère) et actionnaire à 100% de Capstone (qui détient notamment Renovis), il estime la valeur de son groupe entre 50 et 100 millions de francs. Assisté de Mes Marc Hassberger et Guillaume Vodoz, le prévenu explique avoir rencontré Antoine Daher, d’origine libanaise tout comme lui, à l’Institut Florimont. Il travaille pour une de ses entreprises depuis 2009.

Un oncle surnommé «le parrain»

Magid Khoury explique qu’Antoine Daher a rencontré Pierre Maudet dans un avion lorsqu’il se rendait à Beyrouth. «Il me l’a présenté en 2014. Il était alors conseiller d’Etat. C’est un homme que j’admire pour son énergie et sa vision économique […]. Je le vois deux ou trois fois par année. On se tutoie.» L’homme d’affaires, qui se trouvait à Dubaï au printemps 2015, y a croisé Pierre Maudet et lui a conseillé de se rendre à Abu Dhabi, centre névralgique de la région. «C’est moi qui ai évoqué la première fois la possibilité de se rendre au Grand Prix.» Il a ensuite contacté son oncle, Charbel Ghanem, surnommé «le parrain» ou encore «padrino», pour tenter d’obtenir une inscription sur la liste des invités.

Le prévenu explique qu’il s’est ensuite tenu éloigné de l’organisation du voyage et du détail des rencontres. Les procureurs lui rappellent un message du 23 novembre 2015 à Antoine Daher: «Salut Antoun, dis à PM qu’il a rendez-vous avec le cheikh samedi prochain. Il recevra l’info officiellement.» Magid Khoury pense qu’il faisait sans doute référence au cheikh Hazaa Bin Zayed Al Nahyan, le ministre de la Sécurité, et que tout cela avait été organisé par son oncle.

Dîner et cadeaux

C’est bien la famille Ghanem, plus précisément le fils Philippe, patron d’ADS Securities, qui a organisé le dîner au Cipriani et sur le bateau qui se trouvait dans la marina du Grand Prix. «Pierre Maudet a été invité sur le bateau à titre amical et sur mon initiative. Il n’y a pas d’affaires avec Pierre Maudet. C’est lors de cette rencontre sur le bateau que des cadeaux ont été offerts à lui et sa famille. Je présume que les cadeaux ont été payés par ADS Securities ou par mon oncle.» Magid Khoury explique lui aussi que ces offrandes sont habituelles pour des personnalités et dit ne pas se souvenir que c’est lui qui est allé les acheter.

Lui aussi dit avoir été sollicité dans la fabrication d’un mensonge, une fois parus les premiers articles consacrés à l’affaire. Le chef de cabinet et Antoine Daher lui ont demandé «s’il était possible d’indiquer dans la presse que le voyage de novembre avait été financé par mon oncle Charbel Ghanem. Je leur ai répondu que cela était totalement exclu […] et que je ne comprenais pas pour quelle raison ils ne disaient pas simplement la vérité.»

Des contacts mais pas de faveurs

Sur le sondage Ipsos, Magid Khoury soutient que la facture finale pour ses sociétés s’est révélée bien plus élevée que les 15 000 francs qu’il était prêt à mettre initialement. «Antoine Daher avait une certaine latitude dans la gestion des fonds.» Il ajoute avoir découvert, par la presse, le paiement de l’anniversaire par Renovis et entend réclamer un remboursement à son directeur.

Quant à ses liens avec Pierre Maudet, Magid Khoury assure n’avoir jamais demandé au ministre d’intervenir en sa faveur. Il lui a pourtant parlé de plusieurs projets, dont l’achat d’un terrain au Grand-Saconnex. «Je lui ai indiqué que j’avais une vision sur ce terrain et je souhaitais la partager avec lui.» Des réunions ont ensuite été organisées via le Département de l’économie, chapeauté alors par Pierre Maudet. Confronté à certains messages, le prévenu précise: «Ce n’était pas un lien qui m’était utile, Il ne m’était pas non plus inutile. C’est toujours gratifiant de connaître un conseiller d’Etat.»

 

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