«Il ne s'agit pas ici de faire du sensationnalisme», a assuré le procureur général Daniel Zappelli devant un Tribunal mobilisé durant deux jours pour juger huit internautes pris dans les filets de l'opération Genesis. Contrairement à la plupart des cantons qui ont tranché ces affaires par voie d'ordonnance de condamnation, le Ministère public genevois a pourtant choisi de traiter les cas les plus emblématiques en audience publique et avec sévérité.

Le magistrat a ainsi requis des peines maximum de 12 mois de prison contre ceux qui ont conservé des images pédophiles au-delà du 1er avril 2002, date de l'entrée en vigueur de la loi punissant la possession de pornographie dure. «Le seuil critique a été franchi», a-t-il expliqué en faisant référence au volume et au contenu des clichés téléchargés puis stockés sur divers supports par les accusés. Des personnes dont les explications se sont révélées bien différentes.

Culpabilité estompée

La journée a commencé avec le cas d'un jeune monteur électricien de 25 ans. Lorsque la police a débarqué et découvert quelque 190 images d'enfants violés ou contraints, cela a été pour lui un immense soulagement. Et surtout l'occasion d'avouer des attouchements commis sur des gosses à l'occasion de camps de vacances ou de sorties en piscine alors qu'il était lui-même mineur.

«En regardant des images, j'avais l'impression que c'était moins grave», a-t-il expliqué tout en admettant avoir encore de la difficulté à concevoir une relation avec un adulte. Contre cet accusé également poursuivi pour actes d'ordre sexuel, le procureur général a requis une peine de 18 mois suspendue au profit d'un traitement ambulatoire.

Un marché mondial

La mondialisation du marché de la chair enfantine, selon l'expression de Daniel Zappelli, génère des bénéfices importants. Pour le portail américain Landslide, l'enquête a permis d'établir qu'environ 390 000 connexions provenant de 61 pays ont rapporté 5 millions de dollars à ses responsables.

«C'est comme en matière de stupéfiants, à l'autre bout de la chaîne on a des consommateurs, des êtres humains avec leurs propres faiblesses», a rétorqué Me Jean-Jacques Martin. L'avocat du jeune monteur a expliqué que son client avait été agressé sexuellement à l'âge de 12 ans, puis bizuté par les grands du cycle et qu'il avait depuis vécu des années d'enfer et de solitude. Il n'a rien dit et lorsque ses impulsions l'ont débordé, il a encore gardé le silence. Avec Internet, il a trouvé un monde anonyme où il a continué à vivre ses obsessions.

Quinze mille images

Une curiosité malsaine pour cet univers virtuel, tel a été l'argument avancé par un autre accusé. Ce décorateur de 39 ans a admis avoir dérapé. Sur les 15 000 images retrouvées chez lui, 330 montraient des enfants nus ou abusés. «J'ai tardé à faire le lien entre ce que je voyais et les souffrances vraiment subies par ces enfants. Lorsque j'ai réalisé cela, j'ai tout mis de côté. Je voulais les trier pour les envoyer à une association de lutte contre la pédophilie. J'aurais gardé les photos plus esthétisantes, style David Hamilton.»

Une explication à laquelle le Ministère public n'a pas accordé le moindre crédit. S'élevant contre la peine d'un an avec sursis requise contre son client, Me Yvan Jeanneret a relevé qu'à Zurich ou Fribourg, les condamnations avaient oscillé entre de simples amendes et 3 mois de prison au maximum. «Même si des différences sont admissibles, Genève ne doit pas être un canton autiste», a dit l'avocat.

Il a enfin appelé les juges à tenir compte de la facilité avec laquelle on peut accéder à ces interdits sur la Toile: «Je suis certain qu'il n'aurait pas fait le pas d'aller chercher quelque chose d'illégal dans un magasin.»

Le moteur de recherche

Tout autre son de cloche du côté de ce chauffeur de 35 ans, informaticien à ses heures. L'accusé conteste avoir volontairement téléchargé 127 images pédopornographiques sur les 40 000 clichés conservés sur CD-ROM. «Je voulais créer un site payant. J'ai utilisé un moteur de recherche qui permet de charger des photos en quantité en tapant un simple mot clé tel que porno. Ces images ne provenaient pas de Landslide où je ne suis allé qu'une fois pour autre chose.»

En résumé, il n'avait encore jamais regardé le contenu automatiquement réuni et ignorait tout de la présence du matériel prohibé.

Peu convaincant, a encore rétorqué le procureur général en demandant cette fois 12 mois de prison ferme contre celui «qui conteste l'évidence» et qui a déjà été condamné en 1990 pour une tentative d'attentat à la pudeur contre un mineur. «Le dégoût qu'inspirent ces images ne doit pas faire oublier que la présomption d'innocence s'applique aussi dans ce type d'affaire», a enchaîné Me Olivier Boillat.

Le défilé se poursuit ce vendredi avec notamment la comparution d'un enseignant qui faisait des montages en remplaçant les visages par le sien et par ceux de ses élèves.