Le professeur Blili réintégré grâce à un oubli des juristes de l’Etat

Neuchâtel Le plagiat par négligence reproché à un enseignant de l’Université est abandonné, parce que prescrit

Pour l’alma mater, la sortie de crise n’est pas garantie

Le controversé professeur Sam Blili, accusé de plagiat, retrouvera sa chaire de l’Institut de l’entreprise à l’Université de Neuchâtel. Il avait été suspendu le 30 septembre, il était en congé maladie depuis le printemps 2013. Le Conseil d’Etat neuchâtelois a levé la suspension, abandonné le reproche de plagiat en raison de la prescription et décrété sa réintégration, tout en lui infligeant un blâme assorti d’une menace de renvoi. Une décision au décryptage délicat, qui ne garantit pas la sortie de crise dans la Faculté des sciences économiques de l’Université.

Héritière d’un dossier qui s’apparente à un sac de nœuds, la ministre socialiste de l’Education, Monika Maire-Hefti, est apparue mercredi tendue et embarrassée. Assénant en préambule que «le Conseil d’Etat se doit de respecter la loi».

Or, ladite loi enchevêtre les rôles et les responsabilités dans la gouvernance de l’Université entre le rectorat, le Conseil de l’Université et le Conseil d’Etat. La ministre promet une révision législative totale, transférant notamment la compétence de nomination des professeurs du Conseil d’Etat à une instance de l’Université.

Une autre loi, sur le statut de la fonction publique, prescrit après cinq ans une faute imputable à un fonctionnaire, pour autant qu’elle ne soit pas pénalement répréhensible.

L’«affaire Blili» a généré, depuis plus d’une année, plusieurs procédures, d’abord internes à l’Université, puis administratives, d’une part pour harcèlement, mobbing et complot; d’autre part pour plagiat.

Un plagiat par négligence, une expertise externe ayant démontré qu’un ouvrage cosigné par le professeur Blili et l’ancien patron de la promotion économique Francis Sermet, intitulé La Suisse qui gagne, publié en 2006, reprend sans les référencer des passages de divers rapports. Il s’agit de plagiat par négligence, car la rédaction finale de l’ouvrage avait été confiée à une tierce personne, ancienne journaliste qui, dans un souci de clarté, a décidé de supprimer une centaine de notes de bas de page, «détail» qui aurait échappé aux auteurs. Cette négligence reprochée à Sam Blili tombe, en raison du délai de prescription de cinq ans. Cette particularité n’a été remarquée que dernièrement. Monika Maire-Hefti hoche alors la tête, refuse de s’en prendre à ses juristes, mais visiblement regrette cette négligence d’Etat.

Pourtant, le gouvernement a décidé de sanctionner le professeur: un blâme et une menace de renvoi. Pour d’autres négligences, comme celle de mentionner dans son curriculum vitae la publication d’un autre ouvrage, qui n’existe qu’à une poignée d’exemplaires. Ou d’avoir omis d’annoncer au rectorat son rôle d’administrateur dans une société immobilière, susceptible d’entraîner «un conflit d’intérêts», relève Monika Maire-Hefti.

«Nous avons pris en compte le comportement du professeur», explique-t-elle, ajoutant: «Il est de notre devoir d’exiger davantage de rigueur.» Si le plagiat n’avait pas été prescrit, le professeur Blili aurait-il été renvoyé? «Nous ne nous sommes pas posé la question», dit la ministre, s’empressant d’asséner: «Tout acte de plagiat est condamnable.»

La réintégration de Sam Blili ne résout pas tous les problèmes de l’Université. Le plagiat était la pointe de l’iceberg. Plusieurs professeurs de la Faculté des sciences économiques s’accusent de tous les maux. Pour tenter d’y remédier, le décanat de la faculté a été renouvelé. Le retour de Sam Blili s’accompagnera de la désignation d’un médiateur externe, appelé à arrondir les angles et à vérifier que le professeur respecte l’éthique universitaire.

Avant de prendre cette décision, Monika Maire-Hefti a consulté le rectorat, qui a estimé que «la confiance n’était pas irrémédiablement rompue avec M. Blili et que sa réintégration n’était pas impossible.» «Qui n’a pas droit à une deuxième chance?» commente la ministre. Elle a préféré remettre le professeur contesté dans l’arène universitaire, pour le contraindre à s’adapter ou le pousser à la faute qui impliquera son renvoi, plutôt que d’instruire l’enquête pour mobbing et complot.

Avocat de Sam Blili, Michel Bise se réjouit de voir que «les choses ont l’air d’un peu se calmer». Il relève que les reproches de manque de rigueur «sont de peu de gravité», et que son client «fera tous les efforts et manifestera toute la bonne volonté nécessaires» pour réintégrer sa chaire. Il salue la désignation d’un médiateur.

Pourtant, il recourra contre la sanction, jugée «disproportionnée». Et Michel Bise de s’appliquer à renverser les rôles. «Mon client est victime de cette affaire, ce n’est pas lui qui a ameuté un journaliste, ou qui nuit à l’image de l’Université, comme on l’entend souvent.»

Sam Blili ne retournera pas à l’Université demain. «Vous imaginez que le retour d’un homme qui a vécu un cauchemar prendra un peu de temps», relève encore Michel Bise.

La décision du Conseil d’Etat ne clôt pas l’affaire. Sam Blili a déposé une plainte pour calomnie et diffamation contre le journaliste Ludovic Rocchi, qui a parlé de «plagiat hallucinant». Le probable procès risque de raviver les plaies d’une affaire que la décision gouvernementale ne vise qu’à cautériser.

Monika Maire-Hefti hoche alors la tête, mais regrette visiblement cette négligence d’Etat