Affaires étrangères

Le professeur Cassis en leçon probatoire 

A l’occasion de ses 100 premiers jours au gouvernement, le nouveau conseiller fédéral Ignazio Cassis donnait à Lugano un cours sur la voie bilatérale en soulignant qu’il y aura un prix à payer en cas d’échec avec l’UE 

Des cubes rouges symbolisant les accords bilatéraux déjà en vigueur. Un lingot vert pour une future entente sur les services financiers, et même un cylindre orange pour participer à un accord sur les tarifs de roaming qui irritent tant les touristes suisses voyageant en Europe. Enfin, un ballon bleu en guise d’accord institutionnel chapeautant le tout. Jamais l’édifice de la voie bilatérale entre la Suisse et l’UE tel que l’a esquissé Ignazio Cassis n’avait paru si bancal. Ce qui devait arriver est arrivé: la sphère bleue est tombée par terre. Un signe prémonitoire?

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Le nouveau chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) avait convié la presse à Lugano – plus précisément à l’Université de la Suisse italienne – 100 jours après son entrée en fonction. Il a ainsi fait face à deux publics très différents: les journalistes d’une part et les étudiants d’autre part. Autant les premiers ont été déçus, autant les deuxièmes ont été séduits.

Les «100 jours» sont un passage obligé pour tout conseiller fédéral. C’est en principe un événement politique très attendu dans la mesure où l’élu, après avoir fait le tour de son nouveau propriétaire, dévoile les grands axes de son programme. Ce jeudi, il n’en a rien été. La retraite du Conseil fédéral consacrée au dossier européen a obligé Ignazio Cassis à déflorer sa politique européenne la veille déjà. Dès lors, le Tessinois s’est lancé dans un cours qu’on aurait pu intituler «La voie bilatérale pour les nuls». Incroyable, mais vrai: à Lugano, il n’a pas recouru une seule fois à sa métaphore du «bouton reset», sa devise préférée pour expliquer sa politique européenne.

Un conseiller fédéral dans l'émotion

L’exercice n’a pas été inintéressant, mais s’est avéré très didactique, pour ne pas dire trop. En leçon probatoire, le professeur Cassis, très à l’aise sur ses terres et dans les trois langues nationales, a tout repris à zéro, comme si la voie bilatérale venait de naître, alors qu’elle a tout de même plus de quinze ans. Il a rappelé les fondamentaux. La Suisse et l’UE ont des échanges commerciaux qui s’élèvent à 1 milliard de francs par jour. Pas moins de 1,5 million d’emplois dépendent des exportations vers l’Europe. C’est dire que la prospérité suisse est due pour un tiers aux relations avec ce continent.

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Bien sûr, la Suisse a aussi conclu 28 accords de libre-échange avec 38 pays hors de l’UE, par exemple avec la Chine. Mais l’Empire du Milieu, en termes d’échanges commerciaux, ne pèse pas plus lourd que les deux länder allemands du Bade-Wurtemberg et de Bavière. Ceux qui ne jurent que par ce genre d’accord avec les puissances émergentes ne doivent pas occulter cette réalité. Cela sans parler de la difficulté d’en mettre sous toit de nouveaux. La Suisse négocie depuis dix ans avec l’Inde, mais n’a toujours pas réussi à conclure en raison de la pomme de discorde que constitue le dossier agricole. Avec l’Indonésie, autre pays d’avenir qui compte la moitié des habitants de l’UE, la Suisse commerce pour 1 milliard de francs par an. «Oui, par an, pas par jour comme avec l’UE», a précisé le ministre.

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Ignazio Cassis le dit sans ambages. «Nous sommes libres de ne pas conclure d’accord institutionnel, mais il ne faut pas mentir au peuple. Un échec aura un prix», souligne-t-il. Lequel? «C’est l’érosion de la voie bilatérale qui est en jeu, en fin de compte un tiers de notre prospérité.»

«Cassis casse tout»

Il faudra s’adapter à ce nouveau style: sur le plan émotionnel, Ignazio Cassis est l’antithèse de son prédécesseur Didier Burkhalter. Il souffle le chaud et le froid. Tantôt, il joue le bâtisseur de ponts recourant volontiers à la méthode Coué: «Si je n’étais pas convaincu de réussir à signer un bon accord institutionnel avec l’UE, je ne serais pas là.» Il saisit alors la sphère bleue, qui est censée le symboliser: «Regardez, avec ce ballon, nous voulons la stabilité du droit et la prévisibilité.» Changement de ton moins de dix minutes plus tard. Voici soudain un «Cassis casse tout», qui jette à terre tout l’ensemble des mille formes qu’il avait assemblées. «Au début, les changements sont douloureux, voire chaotiques», explique-t-il à un public médusé.

A l’issue de la prestation, les mauvaises langues se sont déchaînées: «Un bon cours peut-être, mais pour l’Université populaire», raillait un confrère. Les étudiants, eux, ont presque unanimement adoré ce cours, qu’ils s’appellent Sara, Gaia, Claire, Davide, Alessandro ou encore Matthias. «Ignazio Cassis a bien vulgarisé les enjeux de la voie bilatérale», relevait ce dernier. Le ténor est resté toutefois ambigu. «Non à l’adhésion de la Suisse à l’UE, mais oui à un accord institutionnel raisonnable», disaient les étudiants. «Oui à l’ouverture, mais à condition de maîtriser le flux d’immigrés et surtout de frontaliers», ajoutait Alessandro. En une phrase, il a résumé cette «quadrature du cercle» qui attend Ignazio Cassis.


Pour Bruxelles, l’institutionnel passe d’abord - Solenn Paulic, Bruxelles

La communication d’Ignazio Cassis a été bien accueillie par la Commission européenne, mais celle-ci rappelle que l’accord-cadre conditionnera tout nouvel accord d’accès au marché européen

Le calendrier peut dépasser l’horizon du seul printemps, mais c’est définitivement en 2018 que la Suisse devra boucler l’accord institutionnel avec l’Union européenne si elle veut obtenir de nouveaux accès au marché. C’est avec un léger optimisme mais aussi avec prudence qu’a été accueillie hier à Bruxelles la communication d’Ignazio Cassis.

La Commission européenne a «bien pris note» des intentions de Berne, tout en rappelant d’emblée que «pour nous, la priorité, c’est la négociation de l’accord institutionnel», condition pour que la Suisse puisse envisager de nouveaux accès au marché. Est-ce dans un ordre bien précis qu’elle voudra procéder? L’institutionnel d’abord puis les nouveaux accords d’accès au marché? Les Etats membres, à plusieurs reprises dans des conclusions de 2014 ou 2017, ont été clairs: tout nouvel accord est conditionné à l’accord institutionnel, insiste une source.

«Pas assez de progrès»

La Commission n’est pas la seule à s’impatienter. Les Etats membres ont aussi considéré en fin d’année dernière qu’il n’y avait «pas assez de progrès». Il y a maintenant «un an pour progresser», indique cette même source, raison pour laquelle l’équivalence boursière a été limitée. Quant aux secteurs envisagés pour les futurs accès, la Commission attend aussi avec impatience les précisions du Conseil fédéral. Sur l’institutionnel, toutes les pistes de travail restent sur la table, pas seulement celle du tribunal d’arbitrage que la Commission a proposée à ses partenaires afin de contourner le rôle direct de la Cour de justice de l’UE.

Les dates de ces prochaines sessions de négociations n’étaient pas encore déterminées jeudi. Aucun commentaire officiel de Bruxelles sur la désignation de Roberto Balzarreti, pourtant bien connu. «On se réjouit de le rencontrer, indique notre source de la Commission, mais on le jugera sur la base de son travail, pas avant.»

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