Il sort une vieille mallette en cuir, pointe du doigt un minuscule trou de la taille d’une tête d’épingle sur le côté. «Voilà où se trouve la caméra. Indétectable depuis l’extérieur!» Bruno Strebel, 60 ans, dirige l’Académie des détectives privés, basée à Zurich. «L’unique école du genre en Suisse», affirme-t-il, droit dans ses mocassins. Cet homme de petit gabarit est aussi le président de l’Association des détectives professionnels. De nature méfiant, il cherche à cerner rapidement son interlocuteur avec ses yeux bleu glacier. Et pèse chacun de ses mots.

Il nous reçoit dans les locaux de son académie dans le quartier zurichois de Höngg. Ancien policier d’aéroport, Bruno Strebel est devenu détective en 1977. «Un homme m’observait sur mon lieu de travail. Un jour, il m’a accosté, m’a dit que je pouvais faire bien mieux et m’a transmis sa carte de détective. Quelques semaines plus tard, intrigué, je l’ai appelé. Et nous avons commencé à travailler ensemble», explique-t-il. En 2006, après un séjour aux Etats-Unis, il ouvre son propre bureau de détectives à Zurich, «Swiss Security and Investigation». Et c’est en février 2010, un peu grâce à l’insistance de l’un de ses deux fils, qu’il a décidé de fonder une école – «il fallait proposer autre chose que des cours par correspondance et des manuels sur Internet». Et de renoncer à son cabinet d’acupuncteur, sa deuxième passion.

«Le métier a beaucoup évolué», dit-il. Avant, muni de ses caméras, micros et jumelles de vision nocturne, il surveillait essentiellement des maris soupçonnés d’être infidèles. Mais depuis, le droit du divorce a évolué – l’adultère n’est plus considéré comme une faute conjugale depuis 2000 – et il a surtout des mandats pour retrouver des personnes disparues, dénicher des fraudes à l’assurance invalidité ou encore traquer des managers soupçonnés de vouloir divulguer ou vendre des secrets d’entreprise. «La criminalité économique est bien plus intéressante que les maris volages. Nous avons aussi des entreprises qui nous mandatent pour enquêter discrètement sur la solvabilité de certains de leurs clients. Mais que l’on ne se fasse pas trop d’idées: le métier de détective n’est pas aussi excitant que ce que l’on voit à la télévision. L’attente est un élément central de notre profession.»

Les cours dispensés dans son académie? Notions de droit, de diplomatie, de psychologie et cours de tir sont au programme. Sans oublier les exercices de filature, parfois en plein aéroport, avec comme défi principal de ne pas se faire repérer par la police. Ou de garde rapprochée. On ne sait jamais: un magnat du pétrole d’Arabie saoudite en visite en Suisse pourrait demander une protection particulière. «Nous emmenons aussi nos élèves dans le quartier chaud de la ville, à la Langstrasse. Rien de tel que des bars mal fréquentés pour s’exercer.»

Et puis, savoir manier les appareils de surveillance perfectionnés, jusqu’à la mini-caméra dissimulée dans la ceinture, est indispensable: un détective doit toujours fournir les preuves de son travail à son mandataire. A Höngg, l’apprenti détective doit débourser 8300 francs pour 200 leçons réparties sur un an. Des cours du soir et pendant des week-ends. Il pourra ensuite, s’il a du succès et qu’il arrive à percer, espérer des honoraires de 100 à 130 francs par heure.

Vera*, svelte femme de 34 ans, est une des élèves de Bruno Strebel. Etudes de littérature et de sciences politiques en poche, elle a entendu parler de l’académie grâce à un ami. «Depuis toute petite, j’ai toujours été tentée par ce métier, mais je ne savais pas comment me former. J’avais quelques réticences aussi, en raison de la réputation parfois sulfureuse qui colle à la peau des détectives. Il y a beaucoup d’abus dans le métier. Mais ici, j’ai trouvé quelque chose de sérieux.»

Vera ne se voit pas traquer des maris infidèles. Elle est plus intéressée par les «services secrets», et aimerait par exemple participer à des négociations dans le cadre d’affaires d’otages. «Je pense que les femmes peuvent apporter quelque chose de particulier dans ce métier.» Pedro*, jeune Biennois, a commencé les cours avant Vera. Apprenti de commerce, il a déjà eu quelques mandats de détective. «J’ai notamment suivi une femme pendant quatre jours. Je l’ai photographiée, filmée à son insu, sans ramener aucune preuve d’une possible aventure extraconjugale, comme le redoutait son mari.»

Et le cadre légal, dans tout ça? C’est un peu la zone grise. En France, il existe depuis 2006 un diplôme d’Etat. Mais en Suisse, la profession n’est pas reconnue officiellement ni réglementée, il n’y a aucune législation fédérale. Seuls certains cantons délivrent des autorisations d’exercer. C’est le cas à Genève, où un détective privé qui veut être reconnu comme tel doit disposer d’une autorisation du Conseil d’Etat. Rien de semblable encore à Zurich. Pedro: «Nous avons le droit de procéder à des surveillances dans l’espace public, mais nous ne nous permettons en aucun cas de violer la sphère privée. Nous n’irons par exemple jamais filmer quelqu’un chez lui», insiste-t-il. En 2009, pas important, le Tribunal fédéral a confirmé la validité des rapports de détective privé devant les juridictions suisses.

Selon Bruno Strebel, il existerait environ 700 agences de détectives en Suisse. Mais l’association «faîtière» qu’il préside ne compte pour l’instant aucun membre romand. Pourquoi? Sa réponse est évasive. On comprend qu’il n’a en fait aucun contact avec ses collègues romands. D’ailleurs, il prétend diriger la seule «académie» de détectives du pays alors qu’il existe plusieurs écoles en Suisse romande. Dont celle, à Sion, de Jo Georges, ancien policier, gendarme de l’armée et garde du corps, qui propose un apprentissage théorique à domicile et des cours de pratique à Lausanne. Voilà dix-sept ans qu’il enseigne le métier.

«Comme la profession n’est pas réglementée, n’importe qui peut se prétendre détective privé ou formateur et certains sont de vrais charlatans», déplore le Valaisan. «Beaucoup d’écoles ferment au bout de quelques mois: seuls ceux qui sont crédibles survivent dans cet univers.» Le fait que Bruno Strebel soit, comme lui, un ex-policier le rassure. En Valais, aucune autorisation n’est nécessaire. «Mais regardez ce qui se passe à Genève, où il est censé y avoir un certain contrôle: il suffit d’avoir un casier judiciaire vierge, un certificat de bonne vie et mœurs et une attestation de solvabilité et on peut obtenir une autorisation. Aucune formation spécifique n’est exigée!» commente Jo Georges. «Finalement, la seule différence avec le Valais, c’est que chez nous, même un type qui sort de prison pourrait dans l’heure qui suit ouvrir une agence de détectives…»

Retour à Höngg. Après dix ans passés au Département fédéral de justice et police, notamment comme cadre à l’Office fédéral des migrations, Michael Büchi est aujourd’hui consultant interculturel. Il dirige sa propre société et donne des cours à l’académie de Bruno Strebel. «De savoir-vivre, de diplomatie et je leur apprends aussi comment s’adapter aux interlocuteurs en fonction de leur origine ou de leur niveau de vie. Les détectives doivent être de parfaits caméléons, ils doivent être capables de s’adapter à toutes les situations!» Lui-même a suivi un cursus complet. Mais il n’est pas pour autant tenté par une reconversion. «La diversité des élèves est intéressante: cela va de l’avocat à la doctorante en biologie en passant par la coiffeuse pour chiens ou le militaire professionnel.» «Nous avons aussi eu un ex-directeur de banque», ajoute Bruno Strebel, en maniant des jumelles, le regard toujours grave. «Il était surtout intéressé par l’aspect technologique.»

Bruno Strebel n’a jamais voulu travailler au Service de renseignement de la Confédération. Pour lui, détective est la prolongation logique du métier de policier, les frontières communales ou cantonales en moins, l’autonomie en plus. Il se plaît à raconter une affaire qui l’a mené aux Bahamas. Il suivait un dentiste que sa femme soupçonnait de détourner de l’argent pour payer moins en cas de divorce, quand l’avion a dû atterrir d’urgence, en Irlande. «Nous sommes restés coincés durant trois jours dans la zone de transit, sans vraiment dormir, avec juste des petites noix salées à manger. J’y ai fait la connaissance d’une femme. Et aujourd’hui nous sommes mariés.»

Il y a un autre épisode sur lequel le Zurichois n’aime pas vraiment s’étendre. C’était un jour où il traquait une personne à l’étranger pour la ramener en Suisse. «J’ai dû utiliser mon arme.» Son visage se fige. Son regard se détourne. Silence. Il n’en dira pas plus.

Bruno Strebel a déjà refusé des mandats. «Dieu aime les fous et il en a créé beaucoup!» rigole-t-il. Oui, il rencontre souvent des «cas pathologiques», «des personnes qui se sentent persécutées sans raison». Il insiste: «Je n’accepte jamais rien d’illégal. Si des gens veulent de l’espionnage économique, je refuse.» Il cite aussi le cas d’une femme «avec un accent russe», prête à débourser beaucoup d’argent pour retrouver une personne, sans expliquer pourquoi. «Quand les motifs ne sont pas nets, pas transparents, je décline.» Il fait aussi un tri au niveau des apprentis détectives. «Leur motivation de départ est importante. Un gars est une fois venu, prêt à payer tous les cours d’un coup à condition de pouvoir tout de suite avoir accès à une arme. J’ai bien sûr refusé.»

Il est temps de partir. On embarque dans sa Lexus aux vitres arrière teintées. Petit coup d’œil dans l’habitacle. De discrètes caméras sont braquées sur nous. Bruno Strebel: «Et là, je peux actionner des micros en appuyant délicatement sur une pédale. Personne ne peut le voir.»

* Prénoms fictifs.

«La criminalité économique est bien plus intéressante que les maris soupçonnés d’infidélité»

«J’ai dû utiliser mon arme.» Son visage se fige. Son regard se détourne. Silence. Il n’en dira pas plus