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André Mach et Stéphanie Ginalski sont responsables de l’Observatoire des élites, à l’Université de Lausanne
© Eddy Mottaz

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Profession: observateur des élites suisses

Alors que le débat sur les élites fait rage dans le monde, un petit groupe de chercheurs de l’Université de Lausanne étudie la transformation de ceux qui dirigent la Suisse. Visite

Et si Johann Schneider-Ammann était le dernier spécimen du genre? Chef d’entreprise, colonel, radical et conseiller fédéral, ce modèle a longtemps prévalu dans la formation des élites suisses. Mais les choses changent, notent les chercheurs de l’Université de Lausanne qui étudient la composition et la transformation des milieux dirigeants du pays.

L’Observatoire des élites suisses a été constitué en 2015 au sein de la Faculté des sciences sociales et politiques (SSP). «En comparaison internationale, la Suisse a un retard à combler dans ce domaine, explique le professeur André Mach, observateur en chef. Un retard lié à la tradition helvétique de discrétion voire d’opacité. Rappelez-vous la levée de boucliers quand le magazine Bilan a publié son premier classement des plus riches.»

L’élite suisse: 5983 personnes

Mais qui sont les élites suisses? A en croire le calcul des chercheurs, elles comprennent aujourd’hui 5983 personnes. Pour un pays de 8,4 millions d’habitants, cela peut paraître très élitaire, en effet. «Nous avons sélectionné les positions qui donnent à ceux qui les occupent une compétence de décision formelle dans les quatre domaines de la politique, de l’économie, de l’administration et des hautes écoles», explique Stéphanie Ginalski, l’une des membres du groupe.

Pour l’élite politique, l’Observatoire de l’UNIL retient les conseillers fédéraux, les parlementaires fédéraux, la direction des partis gouvernementaux et les conseillers d’Etat des 26 cantons. Pour l’économie, ce sont les top managers (CEO et administrateurs) des 110 plus grandes entreprises suisses, ainsi que les dirigeants des sept principales faîtières économiques et syndicales. Pour figurer dans l’élite administrative, il faut être membre de la chancellerie fédérale, du directoire de la Banque nationale suisse et du Tribunal fédéral, ou alors secrétaire général d’un département ou directeur d’un office fédéral. L’élite académique, enfin, est composée de tous les professeurs ordinaires et extraordinaires des universités.

D’autres critères étaient possibles, comme le classement par la fortune. Ils ont été écartés pour cause d’informations lacunaires. Les élites médiatiques et culturelles sont absentes du recensement. «Il se peut que nous passions à côté des éminences grises», admettent nos interlocuteurs.

Un fichier géant sur un siècle

Toute cette population, les chercheurs lausannois la scrutent non seulement dans sa composition présente, actualisant régulièrement les profils biographiques, mais en remontant jusqu’à 1910, date à partir de laquelle s’ouvrent les sources économiques. Il en résulte un fichier géant de près de 25 000 entrées sur ceux qui nous dirigent depuis plus d’un siècle. Tout à la fois base et vitrine des recherches de l’Observatoire, cette banque de données est en libre accès, ce qui a contraint les fournisseurs à en retirer certaines données généalogiques.

Les élites suisses, donc, changent, après avoir semblé longtemps immuables. A la fin des années 1970, les femmes arrivent en politique, le domaine où elles sont aujourd’hui le mieux représentées. On constate aussi sous la coupole fédérale la montée en puissance des élus universitaires. C’est le Parti socialiste qui en compte aujourd’hui le plus, lui qui en avait le moins il y a trente ans. L’UDC, avec une majorité d’agriculteurs et de patrons de PME dans ses rangs, résiste le plus à cette évolution générale.

Si le système de milice flatte l’illusion que chacun peut arriver au sommet, André Mach dénonce une hypocrisie: «Les ouvriers se sont toujours comptés sur les doigts de la main au Conseil national et le «peuple» n’y était pas plus représenté il y a cent ans qu’aujourd’hui.» Il y a plus de mouvement, en revanche. La durée des mandats se raccourcit. Plus personne (ou presque) ne fait quarante ans au parlement.

Sans les femmes, on ne peut comprendre l’élite économique

L’économie reste le domaine où les femmes sont le moins présentes. «Pourtant, on ne peut pas comprendre l’élite économique sans les femmes, tant la présence du capitalisme familial a été forte pendant très longtemps», note Stéphanie Ginalski, qui a écrit sa thèse sur ce sujet. Dans la période récente pourtant, la direction des entreprises s’est internationalisée, ainsi que le documente un ouvrage que vient de publier l’Observatoire (*). Cela témoigne de l’ouverture de la Suisse, mais peut contribuer à la perception d’élites déconnectées de la base.

Revanche du peuple sur les élites?

«Notez que c’est parmi nous, les professeurs d’université, que la proportion d’étrangers est la plus élevée en Suisse», relèvent les membres de l’Observatoire. Malgré le Brexit et l’élection du nouveau président américain, nos chercheurs ne semblent pas contaminés par les critiques contre les élites et leur prétendue déconnexion. «Voir dans la victoire de Donald Trump la revanche du peuple sur les élites, quelle explication commode!», s’exclament-ils à l’unisson.

Au fond, les aiment-ils ces élites sur lesquelles ils travaillent? «Dans une démocratie, il est fondamental de savoir qui accède au pouvoir et comment, répond Stéphanie Ginalski. Les exclus de l’élite que sont les femmes, les ouvriers m’intéressent tout autant dans la perspective égalitaire dans laquelle je m’inscris.»

Nous leur demandons enfin s’ils apprécient d’en faire partie, de l’élite. Professeur et fils de professeur, par ailleurs élu socialiste au Conseil communal de Lausanne, André Mach se dit «prêt à reconnaître que je fais partie d’une certaine élite intellectuelle, sans pourtant en tirer une grande fierté.» Stéphanie Ginalski a la repartie immédiate: «Je n’en fais pas partie selon nos critères», répond celle qui n’est (encore) que maître d’enseignement et de recherche.


(*) Les élites économiques suisses au XXe siècle, par André Mach, Stéphanie Ginalski, Thomas David et Felix Bühlmann. Ed. Alphil, Neuchâtel.


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