En général, s’entendre dire que l’on fait preuve de professionnalisme est un compliment doux à entendre. Mais il existe une circonstance particulière qui fait exception: la politique suisse, où l’amateurisme est la règle. On appelle cela le «système de milice». Dans ce système unique au monde, on fait de la politique à ses moments perdus, pour l’essentiel de manière bénévole, à côté de son activité professionnelle. En amateur donc. On fait de la politique un peu, mais pas trop, pour éviter que ça monte à la tête, comme chez les vrais politiciens, ceux qui, fatalement, en faisant de la politique leur métier, finissent par défendre leur intérêt personnel avant l’intérêt général.

Même s’il ne repose sur aucune base juridique, le système de milice est un motif de fierté pour les Helvètes. Il a valeur d’institution. Gare à celui qui y touche. Car le remettre en cause, c’est s’attaquer aux valeurs fondamentales du pays, c’est vouloir introduire un mode de fonctionnement considéré comme incompatible avec la mentalité suisse. Ici, la politique est accessible à tout un chacun, simple, proche du peuple, elle repose sur le bon sens, lui-même rempart contre les propositions absurdes, théoriques, intellectuelles, claniques, coupées du monde de ceux qui commettent l’erreur de se consacrer entièrement à la politique – comme les Français, les Allemands, les Italiens et… tous les autres peuples du monde.

Lorsqu’un concept est profondément ancré dans la tradition, il faut des années pour l’en déraciner. Aujourd’hui, en Suisse, nous sommes à l’aube de cette transformation. Peu à peu, le fossé se creuse entre la légende, l’image d’Epinal, l’autosatisfaction et la réalité sur le terrain. Déjà, les parlementaires fédéraux consacrent l’essentiel de leur temps à la politique; une minorité d’entre eux ose même avouer qu’ils ne font que ça. La professionnalisation de la politique suisse est en cours. Le processus est inéluctable.

Dans l’intervalle, la plupart des acteurs de la politique suisse (députés, journalistes, employés des administrations publiques, etc.) continuent à chanter les louanges du système de milice, comme si de rien n’était. Typiquement, ils le font pour essayer de contrer l’UDC. Par exemple, à chaque nouvelle affiche du parti, ils s’emportent et hurlent au viol des règles traditionnelles. La rengaine est bien connue: l’UDC dépasse les limites acceptables de notre système, se met hors jeu et devient infréquentable. C’est oublier que les affiches de l’UDC sont d’abord un outil de communication d’une redoutable efficacité, capable, dans le respect des lois, de simplifier une matière de manière émotionnelle. Autrement dit, une communication dont le professionnalisme tranche du tout au tout avec la navrante pauvreté, naïveté et, pour tout dire, l’inanité des productions concurrentes.

Autre reproche entonné en chœur: l’UDC serait un parti autoritaire, pour ne pas dire dictatorial, dans lequel les membres n’auraient d’autre choix que s’aligner sur la volonté de Christoph Blocher ou partir. Aux antipodes donc de notre bon vieux système de milice, qui donne la primauté aux valeurs telles qu’indépendance et autonomie. Résultat: pendant que les autres partis donnent le tournis aux électeurs en changeant continuellement leurs messages, l’UDC est le seul parti qui a réussi, en une vingtaine d’années de travail systématique, à se donner une identité politique claire, cohérente et, pour une fraction toujours croissante de la population, séduisante. Encore une leçon de professionnalisme.

Le réveil est pour bientôt. Nos politiciens de milice commencent par exemple à comprendre que communiquer de manière professionnelle n’est pas une option mais un must. Il faudra malheureusement quelques années encore pour que cela débouche sur des décisions concrètes, amateurisme oblige. Pour tous ceux qui appellent de leurs vœux une alternative forte, crédible, efficace – et professionnelle – au projet de société de l’UDC, cela constitue néanmoins une lueur d’espoir.

* Directeur romand de Farner Consulting SA.