En août 1999, alors que des nuages noirs s'accumulaient au-dessus de ce qui s'appelait encore Expo.01, Jacqueline Fendt déclarait que l'intérêt accru des médias pour la manifestation était à mettre sur le compte du désœuvrement estival des journalistes. Pour relativiser la gravité de la situation dans laquelle se trouvait alors l'exposition nationale, elle aurait utilisé le concept de «Sommertheater» – «cirque de l'été» – qui évoque ces thèmes secondaires que les journalistes montent en épingle durant le creux de la saison estivale, quand ils n'ont rien d'autre à se mettre sous la plume.

A l'évidence, le temps lui a donné tort. Dans ce cas précis, le sujet dont se sont emparés les médias et qu'ils n'ont plus lâché durant des semaines n'était pas anodin. La crise au sein de la direction de l'exposition nationale lui a coûté sa place de directrice et a débouché sur une refonte en profondeur des instances dirigeantes ainsi que sur le report d'une année de la manifestation. Est-ce à dire que la réaction de Jacqueline Fendt était complètement dénuée de tout fondement? N'est-il pas exact que les mois de juillet et août constituent le meilleur moment pour frapper les esprits en venant proposer des idées – si possible novatrices – qui seront répercutées en chœur dans tous les journaux du pays? Eléments de réponse.

Tâche pas facilitée

Aux yeux du politologue René Knüsel, il est clair que la complexité du système suisse, où de nombreux débats se chevauchent et s'entremêlent, ne facilite pas la tâche du politicien qui cherche à capter l'attention du public. En ce sens, le creux de l'été représente donc bel et bien une opportunité d'introduire des thèmes qui ne retiendraient peut-être pas la même attention le reste de l'année. Cela tient au fait, précise René Knüsel, que le journaliste est quand même tenu par l'obligation de «remplir» son journal. Dans le vide de l'été, cela peut l'amener à faire preuve de moins d'intransigeance quant aux choix qu'il opère.

Pour autant, le politicien qui se lance dans l'arène estivale ne part pas forcément gagnant; il s'expose toujours aussi au risque de tomber à plat, c'est-à-dire de n'obtenir qu'une couverture médiatique sans lendemain. Dans ce cas-là, il a tout perdu: à l'automne, il ne pourra guère revenir à la charge, sauf à s'exposer au reproche de faire du réchauffé. Si l'idée avancée est importante et qu'il y tenait beaucoup, la manœuvre aura été très contre-productive.

Les vives réactions sont gage de réussite

Au contraire, si la proposition provoque de vives réactions – positives ou négatives –, l'opération peut être considérée comme une réussite. L'interview à l'Aargauer Zeitung accordée par Franz Steinegger le 17 juillet en est une illustration. Le président du Parti radical y annonce que pour financer l'AVS à long terme un relèvement de l'âge de la retraite à 67 ans sera inévitable. Dans la semaine qui a suivi, la presse populaire, des deux côtés de la Sarine, a multiplié les articles et les sondages pour répercuter le mécontentement de la population. Au sein même du Parti radical, notamment en Suisse romande, des voix se sont élevées pour manifester leur désaccord et exprimer leur surprise.

Pour René Knüsel, cette interview est un excellent exemple d'une rare habileté à occuper le vacuum de l'été: «Le pas est désormais franchi et même si l'idée de Franz Steinegger met encore beaucoup de temps à mûrir, elle est dorénavant devenue incontournable. C'est d'autant plus remarquable qu'il s'agit d'une idée difficile à faire passer qui pourrait bien, néanmoins, être dans le droit fil des politiques sociales des années à venir. Si l'âge de la retraite est un jour relevé, les radicaux ne manqueront pas de s'en attribuer le mérite.»

Une autre stratégie adaptée à l'époque estivale est celle de «l'os à ronger», comme dit le politologue lausannois, qui consiste à occuper le devant de la scène avec un thème certes important, mais qui ne relève pas de la grande idée. Ces dernières années, l'UDC est sans doute la formation qui a le mieux su tirer parti de cette méthode. Quand on ne s'inquiète pas de savoir si Adolf Ogi va enfin quitter un parti dont il ne partage presque plus aucun projet, on se demande comment va se terminer la dernière querelle qui l'oppose à Christoph Blocher. En meublant ainsi le terrain durant l'été dernier, l'UDC a sans doute rendu possible son bon résultat aux élections d'octobre.

Dans l'ensemble, cependant, le temps de l'été est plutôt un temps de trêve en politique suisse. Avec plus d'un mois d'interruption, la Suisse n'est-elle pas le pays d'Europe où le gouvernement s'accorde la plus longue pause estivale? Les conditions dans lesquelles ont été lancées, le jour même où paraissait l'interview du président radical sur l'AVS, les propositions de réforme du système de santé par l'UDC confirment cette impression. Certains ont pensé que les agrariens avaient choisi leur date, au début du creux de l'été, pour mieux retenir l'attention du public et des médias. En réalité, de l'aveu même d'Irène Schellenberg, porte-parole du parti, le dossier ne devait initialement être présenté «qu'à fin août, après les vacances». Ce planning tenait aussi à des questions tout sauf stratégiques: en l'absence de leur traducteur habituel, la version française de la documentation n'était pas prête. Finalement, si une conférence de presse a tout de même été convoquée dans l'urgence le 17 juillet, c'est que le SonntagsBlick avait dévoilé la veille l'essentiel du projet de l'UDC.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, en été comme le reste de l'année, le message le plus habilement amené peut se trouver relégué au second plan par les aléas de l'actualité. Même Franz Steinegger n'aurait probablement pas été entendu si le Concorde d'Air France s'était écrasé le jour de la parution de son interview.