Ils représentent le dernier carré. Celui qui résiste encore et toujours à Decfo/Sysrem, le nouveau système salarial proposé par le Conseil d'Etat. Le même système qui avait réuni 12000 personnes contre lui dans le froid glacial de fin janvier. Aujourd'hui, après l'annonce par le gouvernement d'injecter 80 millions de francs pour contrebalancer les effets négatifs induits par le basculement dans le nouveau système, le front du refus s'est effrité.

Sauf chez les profs de gymnase. Le dernier carré, donc. Logique. Depuis le début des négociations, cette frange de salariés de l'Etat sait exactement ce qu'elle perd avec Decfo/Sysrem. Pas loin de 10% de revenus sur l'ensemble d'une carrière, soit environ un demi-million de francs sur 37 ans en raison de son déclassement. C'était annoncé et assumé comme tel par le Conseil d'Etat.

Au pied du mur

Au pied du mur, les profs de gymnase tirent leurs dernières cartouches: ils menacent désormais de «geler les notes». Pratiquement, cela consiste à faire passer normalement les examens mais à transmettre les notes aux élèves seuls et non au Département de la formation. Les résultats ne peuvent ainsi pas être publiés, annulant de facto les cérémonies de promotions.

«Nous savions que nous serions à un moment ou à un autre le dernier carré des opposants. L'idée de geler les notes germe depuis quelque temps», dit Françoise-Emmanuelle Nicolet, présidente de l'Association vaudoise des maîtres de gymnases (AVMG), qui ne voit aucune «prise d'otage» des élèves dans cette action, dans la mesure où ces derniers sont tout de même informés individuellement de leurs résultats.

Après consultation et obtention d'un avis de droit sur cette action, plus de 320 professeurs sur un total de 600 environ ont signé leur intention de geler les notes lors des examens de fin de scolarité. Les revendications consistaient alors à obtenir des négociations sectorielles sur les droits acquis et sur la situation future des maîtres de gymnase.

Revendication entendue

Lors du dernier round en date des négociations avec le Conseil d'Etat, ce mardi, cette revendication a été entendue (lire ci-dessous). Un succès que Françoise-Emmanuelle Nicolet attribue à «l'opération gel des notes». Mais également au travail de persuasion effectué par la socialiste Anne-Catherine Lyon auprès de ses collègues du Conseil d'Etat.

Au courant de la menace de gel des notes depuis vendredi seulement, Anne-Catherine Lyon a en effet convaincu ses collègues d'ouvrir des négociations sectorielles. «La délégation du Conseil d'Etat est consciente qu'il y a une difficulté pour un total de 15 fonctions enseignantes. Nous y répondons en ouvrant des négociations spécifiques», dit-elle. La socialiste affirme que la menace du gel des notes n'a pas pesé et se refuse à commenter sur le fond cette action, qu'elle qualifie «d'assez inédite».

«Opération dégel»

Suite à cette annonce, le comité de l'AVMG a décidé mardi soir de proposer à son assemblée de suspendre l'action du gel des notes tout en se gardant la possibilité de la réactiver «si nécessaire», notamment si les négociations tardent à commencer. «C'est de l'intérêt des deux parties de commencer avant l'été», rassure Anne-Catherine Lyon.

Derrière la menace de geler les notes, au risque de se mettre à dos une partie de l'opinon publique, se cache le désarroi d'une profession qui s'est sentie blessée par le nouveau système salarial. «Nous avons l'habitude des attaques contre notre profession, dit Françoise-Emmanuelle Nicolet. Il y a maintenant de la révolte par rapport à un travail qui est de plus en plus difficile à expliquer. Cela crée de la démotivation qui, heureusement, peut se transformer en énergie de révolte.» L'image d'une classe de privilégiés au sein des employés de l'Etat reste toutefois bien présente. «Le salaire doit notamment prendre en compte les années d'études, réagit Françoise-Emmanuelle Nicolet. On entre rarement dans cette profession avant 30 ans. Et si le salaire baisse, les étudiants pourraient y regarder à deux fois avant d'investir autant d'années d'études.»

Pris entre deux feux

Certains, toutefois, ont le sentiment d'être pris entre le discours du Conseil d'Etat et celui des syndicats. C'est le cas de Jérôme Gygax, maître d'histoire au Gymnase de Beaulieu, qui n'a pas vu tellement d'autre solution que de signer l'opération gel des notes, faute de mieux. Tout en se montrant réservé sur une éventuelle application de la mesure. «Je crois qu'une partie de la jeune génération des maîtres ne s'identifie pas à un discours marxiste et passéiste, utilisé avec excès par certains. Tout comme j'ai l'impression que le travail de maître de gymnase n'est pas considéré à sa juste valeur par les dirigeants politiques. Notre métier ne se résume de loin pas à la dispense de cours. Je suis pour que l'on restaure un dialogue responsable.»