Il a émergé en Autriche et en Allemagne, il est en train de prendre pied en Suisse alémanique: le «Mouvement des hommes» s’organise et aimerait être reconnu comme acteur à part entière dans la politique de l’égalité. «Jusqu’à maintenant, les hommes ont été confrontés à l’exhortation des femmes de ne pas être violents, de travailler moins ou de s’engager plus dans le ménage. Cela ne peut pas fonctionner. Il faut trouver d’autres moyens pour que les hommes deviennent porteurs du projet égalité», explique Markus Theunert.

Président de Männer.ch, organisation alémanique qui s’engage aussi bien pour le congé paternité et la garde partagée que pour l’instauration d’une commission fédérale pour les questions des garçons, des pères et des hommes, il est la figure de proue de ce nouveau mouvement. Il sera également dès juillet le premier délégué aux questions masculines en Suisse, rattaché au Bureau de l’égalité du canton de Zurich.

Lors de la présentation d’un ouvrage collectif * de ces hommes en mouvement, la semaine dernière à Zurich, Markus Theunert a précisé sa démarche. Il plaide pour une troisième voie, entre l’indifférence et l’antiféminisme. Son espoir est de motiver les hommes autrement que ce que n’a réussi à faire jusqu’à maintenant «la politique institutionnelle de l’égalité».

Comment? «En leur montrant, d’hommes à hommes, non pas ce qu’ils ont à perdre, mais ce qu’ils peuvent gagner, et en arrêtant de les présenter comme des profiteurs, alors que les femmes sont les victimes.» Markus Theunert est convaincu de la nécessité de développer de nouveaux rôles pour les hommes. Il parle de réveiller «la passion» des hommes à changer de rôle et à assumer les tâches de père, par exemple. «La passion est un moteur puissant, il a permis aux hommes de marcher sur la Lune», déclare-t-il.

Christian Schiess, sociologue travaillant à l’Unité interdisciplinaire d’études genre de l’Université de Genève, se montre sceptique sur les chances de succès. Il voit dans le développement d’une politique pour les hommes une «stratégie masculine bien rodée, qui consiste à attirer l’attention et la compassion vers soi et vise à consacrer le statut de dominant, surtout lorsqu’il est menacé. Reconnaître les privilèges que l’on doit à son statut social d’homme est l’une des conditions de la réalisation de l’égalité. Dans un contexte où celle-ci est loin d’être atteinte, le développement des politiques pour hommes est une prétention à reprendre le contrôle. Tous les hommes, bon gré mal gré, ont dû ajuster en partie leurs attitudes et leur discours en fonction des nouvelles attentes des femmes. Ce revirement masculiniste consiste à dire aux hommes: «Nous allons vous remettre sur le devant de la scène.»

Comment Markus Theunert veut-il s’y prendre concrètement pour toucher ses congénères? Il ne veut pas se prononcer avant d’être entré en fonction. Mais il renvoie aux expériences faites en Allemagne, où le Ministère de la famille, de l’égalité et des seniors a une section «Politique d’égalité pour hommes et jeunes hommes» depuis 2010, et surtout en Autriche, où une section pour la politique des hommes existe depuis 2001 au Ministère des affaires sociales.

Invitée à rédiger une contribution dans l’ouvrage collectif des hommes, Sylvie Durrer, cheffe du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, souligne que la Confédération, à côté de mesures spécifiques dont peuvent profiter aussi les hommes, comme le projet visant à recruter des éducateurs de la petite enfance, mise sur une approche intégrée de l’égalité. Connue sous le nom de «gender mainstreaming», cette stratégie vise à intégrer les revendications et les critères de l’égalité dans tous les domaines de la vie.

Une position que Markus Theunert ne peut pas comprendre: «On doit regarder quels sont les besoins des hommes et quels sont les besoins des femmes, on ne peut pas faire quelque chose pour les deux.» Le Conseil fédéral n’est pas de cet avis, qui recommande le rejet d’une motion du Vert Alec von Graffenried demandant la création d’un centre de compétences pour les questions spécifiques aux garçons, hommes et pères.

* «Männerpolitik, Was Jungen, Männer und Väter stark macht», édité par M. Theunert, Springer VS

«La passion est un moteur puissant, il a permis aux hommes de marcher sur la Lune»