Genève

Promenade dans le charme malmené de Pré-du-Stand

Faut-il déclasser 12,8 hectares de zone agricole pour y construire cinq terrains de football, un centre d’entraînement pour Servette FC et des bureaux? Les Genevois le décideront le 24 novembre. Elu communal du Grand-Saconnex pendant deux décennies, le député vert Pierre Eckert veut protéger cette terre agricole entourée de voies de circulation

Pierre Eckert n’en démord pas. En ce matin de fin octobre, nous nous tenons tout en bas de la parcelle agricole au lieu-dit Pré-du-Stand, dont le déclassement sera prochainement soumis à votation. L’autoroute est à quelques mètres. Plus loin, les avions décollent en boucle. Des travaux sur la voirie rendent la discussion difficile. Le député vert le dit pourtant: cette entrée dans Genève par le Grand-Saconnex a le charme d’une promenade dans Meinier la verdoyante. «Ce champ fait partie d’un maillage vert qui s’étend du bord du lac jusqu’à Ferney, explique-t-il en pointant un champ voisin, sur la commune de Pregny-Chambésy. Il n’est pas isolé, mais compose un tout que nous voulons absolument préserver.»

Le 24 novembre, les Genevois devront dire s’ils acceptent la décision du Grand Conseil, contestée par un référendum des Verts, d’Ensemble à gauche et du MCG. Le projet initial est de rendre ces 12,8 hectares constructibles afin d’y accueillir cinq terrains de football et un centre de formation, Genève éducation football, ainsi que des bureaux. Un oui permettrait un réaménagement de grande ampleur: à Vernier, le Cycle du Renard, vétuste, doit être reconstruit sur une aire actuellement occupée par Servette FC, où s’entraînent 230 juniors. Des logements sont prévus à la place de l’actuelle école, qui sera détruite. L’Etat a déniché un lieu pour reloger le club: le fameux Pré-du-Stand. La parcelle appartient à une famille qui a signé une convention avec un privé qui financera l’opération et versera une rente à vie pour l’entretien des lieux.

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Les référendaires contestent tout de cette opération: la perte de la zone agricole, l’urbanisme qu’ils jugent incohérent et l’aide à un sport déjà lourdement subventionné.

Terrains inoccupés

Le député vert a tenu à commencer notre tour au centre sportif du Blanché. Là, la commune du Grand-Saconnex, dont il a été un élu municipal pendant plus de vingt ans, a récemment construit à grands frais deux terrains de football synthétiques. «Ils sont vides la plupart du temps en journée. Leur utilisation pourrait être rationalisée», assure-t-il. Voilà pour l’argument selon lequel l’un des cinq terrains prévus en face, à Pré-du-Stand, serait à disposition du club local, qui manquerait d’espace. Selon Pierre Eckert, la réflexion vaut d’ailleurs au niveau cantonal. Une rationalisation de l’occupation des 100 terrains existants permettrait de se passer de nouvelles infrastructures.

La composante éducative de la triangulation proposée gêne les référendaires aux entournures. Il faut dire que le Département de l’instruction publique affirme qu’en cas de non il n’existerait aucun plan B à l’édification du futur établissement scolaire prévu à Balexert pour 2024. Pour prouver qu’ils ne veulent pas mettre les enfants à la rue, les référendaires vont déposer une motion afin que la construction du cycle soit garantie, quel que soit le résultat des urnes. «Pour Genève éducation football, il faudra trouver une autre solution. Ce n’est pas à nous de la fournir, mais aux autorités d’être inventives», lance Pierre Eckert. Le Vert a d’ailleurs des doutes sur la volonté de ces dernières de détruire l’école actuelle, idéalement placée pour les habitants du Lignon.

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Du blé et de l’azote

Le métayer vient de planter du blé à Pré-du-Stand. Il poussera donc sous la double attaque des avions et des voitures. Le député ne prétend pas que la situation est idéale. Mais il se fait plus de soucis pour les plantations situées directement sous le passage des avions, qui envoient du carburant sur les végétaux, ce qui n’est pas le cas ici. L’oxyde d’azote que les moteurs à combustion dégagent, lui, est nocif pour les voies respiratoires. Vouloir faire courir des sportifs dans ces conditions serait irresponsable. Et ceux qui s’époumonent, 500 mètres plus haut, au centre du Blanché? «Cette distance fait toute la différence», nuance-t-il.

L’agriculture intensive qui a cours ici, Pierre Eckert en convient, n’est pas celle dont il rêve. On est loin de la fable que raconte l’affiche des référendaires: de braves paysans travaillant à la fourche dans un champ parsemé d’arbres sont chassés par un immense aigle volant en piqué, chevauché par un footballeur et un homme d’affaires au cigare fumant qui font voler les billets de banque. «L’agriculteur qui s’occupe de ces parcelles a une soixantaine d’années, dit le député. On n’est pas obligé de garder une agriculture au tracteur dans le futur.»

Flirt avec la limite

Nul arbre à Pré-du-Stand, mais «de la bonne terre» qui permet d’assurer une agriculture de proximité, selon le Vert. S’il intervient, le déclassement fera par ailleurs flirter Genève avec la limite autorisée par Berne au-delà de laquelle il ne sera plus possible d’exploiter les terrains non construits du canton pour le développement de logements, par exemple.

Le dossier soumis au vote n’est pas le premier qui menace de transformer cette pente, qui remonte en direction du centre du Grand-Saconnex. «J’ai entendu, de source radicale, qu’il y a une dizaine d’années on a essayé de vendre aux élus de droite de ma commune un projet immobilier ici même, assure Pierre Eckert. Aujourd’hui, on présente un complexe sportif pour faire passer un investissement immobilier.»

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Le chantier de la route des Nations coupe actuellement la parcelle de Pré-du-Stand en deux. «Je m’y suis opposé pendant de longues années, raconte l’ancien élu communal. J’ai poussé pour l’évitement, sous le centre du Grand-Saconnex, de la route de Ferney.» C’est la version tranchée couverte qui l’a emporté. Une fois les travaux terminés, la terre qui recouvrira les voies sera considérée comme de la zone agricole. Pierre Eckert espère qu’on laissera alors cette parcelle tranquille.

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