Les gaz des pots d’échappement se mêlent à la brume matinale. Mais dans leur voiture, les automobilistes ne semblent pas goûter à la poésie du moment. On les comprend, à la rue de Lyon, cela fait dix minutes qu’ils n’ont pas bougé. En amont, le bouchon s’étend à perte de vue, traverse Châtelaine, puis Vernier pour s’étendre jusqu’à la campagne genevoise et la France voisine. Certains automobilistes font demi-tour pour tenter un itinéraire plus audacieux et rejoignent un autre bouchon dans une petite rue à sens unique. En aval, le carrefour des Charmilles n’est plus qu’un tas de carrosseries qui tentent de se faufiler dans tous les sens. Mercredi, 8h00, le centre-ville est bouché de partout depuis plus d’une heure.

Charles est parti à 6h45 de France voisine. Arrivé aux aurores dans un bouchon à Bernex, il a fait demi-tour pour prendre l’autoroute vers le centre. Il a mis près de 45 minutes pour rejoindre les Vernets et a déposé avec soulagement sa voiture dans un centre commercial pour continuer à pied. «Ce matin, les bouchons ont commencé avec plus d’une heure d’avance», commente-t-il. De fait, les quais et les accès au centre-ville sont restés engorgés jusqu’à 11 heures du matin.

Pour ceux qui ne possèdent pas de voiture, le service de véhicules avec chauffeur Uber avait opportunément offert une remise exceptionnelle de 25 francs sur la première course.

Tailleur et trotinnette

Mais beaucoup se sont résignés à marcher. Jeanne a mis vingt minutes à rallier les Charmilles à pied depuis Vernier et doit encore rejoindre l’autre rive du lac. Elle n’a pas vraiment le temps d’en discuter. A peine repartie, elle est dépassée par une femme d’une quarantaine d’années qui roule à bonne allure sur une trottinette rose visiblement empruntée à sa progéniture. Sur le trottoir, les arrêts des bus 6, 10 et 19 clignotent en affichant un laconique «Pas de service».

Le service minimum avait été promis par les Transports publics genevois, puis démenti, puis mis au conditionnel. Ce mardi matin, seules quelques lignes régionales et celles qui relient la France étaient desservies. Les grévistes ont bloqué la sortie du dépôt de Bachet-de-Pesay et les bus sont restés au chaud, laissant leurs voies aux taxis pris d’assaut.

Jean en attend justement un depuis plus de 20 minutes à la gare Cornavin. Il vient de Vevey et travaille à Plan-les-Ouates. Un collègue venu de Neuchâtel doit le rejoindre dans la file. Fataliste, il est parti de chez lui une heure plus tard que d’habitude, en espérant arriver après la tempête. «C’est inadmissible, réagit-il. Quand on est employé de l’Etat, on doit remplir sa mission.» Catherine aussi fait la queue. Elle doit rallier la douane de Veyrier. «Je pensais en profiter pour rester à la maison, rigole-t-elle, mais ma cheffe me paie le taxi.» Des usagers amusés, on n’en trouvera pas beaucoup parmi les marcheurs et les automobilistes ce matin-là. Ils furent quelques-uns à poster poétiquement sur Twitter les belles images du lever du soleil, mais au centre-ville, la fatigue avait visiblement pris le pas sur le sens de l’humour.

«La Suisse, ce n’est pas ce que j’imaginais»

A l’arrêt du tram 15, deux femmes prennent leurs tickets. «Halte-là!» leur lance un passant qui leur explique la situation. Le petit attroupement fait naître l’espoir. Un tram serait-il attendu? Les marcheurs fatigués sont vite déçus. Maria trotte depuis Carouge et doit encore poursuivre jusqu’au BIT. «En Espagne, c’est normal, mais en Suisse, je n’imaginais pas que ça puisse arriver», dit-elle. «La Suisse, ce n’est pas ce que j’imaginais.» Pour les Genevois, la grève a quelque chose de doucement exotique; pour les étrangers, elle est choquante. Voilà que cet îlot de consensus et de cherté connaît lui aussi les affres de la grogne sociale.

«Je n’aurais jamais pensé qu’une chose pareille puisse se produire ici», abonde Gehrig. L’homme d’affaires est en colère. Arrivé le matin même de Londres, il est effaré de se heurter à une grève dans cette ville qu’il croyait si bien connaître. «Bravo, cela fait très bonne impression», ironise-t-il. «Une situation pareille n’est pas acceptable. Jamais je n’aurais pensé qu’une chose pareille puisse se produire ici. En Italie, oui, mais pas ici.» Gehrig part à pied jusqu’au Pont d’Arve.

Loïc, lui, galope dans les Rues-Basses. Son cours de droit pénal commence dans 5 minutes à Uni Mail. Il n’y sera pas. «Ça me soûle, souffle-t-il. Je paie un abonnement et je n’ai rien en retour.» Un peu plus loin, deux contractuels se promènent mais ne verbalisent pas les voitures mal stationnées. La compréhension semble de mise.

Une ligne pour rejoindre Annemasse

17:30 Les bouchons se sont reformés dans l’autre sens. Une foule compacte se presse devant un arrêt de Cornavin. C’est le bus 61. Un des rares à rouler ce jour-là et le seul moyen de rallier Annemasse en l’absence du tram. On pousse, on tasse, mais tout le monde ne rentre pas dans le véhicule. Un policier surveille la cohue et calme les esprits. Sur le trottoir d’en face, un photographe de l’agence Keystone immortalise la scène. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à une grève à Genève.