L'histoire qui a agité ces derniers jours la Direction du développement et de la coopération (DDC) démarre le 9 février. Ce jour-là, Micheline Calmy-Rey est invitée à la TSR à une projection privée du film Henry Dunant - Du rouge sur la croix, réalisé par Dominique Othenin-Girard, en compagnie de proches collaborateurs.

Un bel outil de promotion au service des ambitions internationales de la Suisse et de Genève en particulier? C'est avec cet argument qu'André Martin, directeur de la maison de production Bohemian Films, convainc sans peine Micheline Calmy-Rey de soutenir la promotion du film retraçant l'épopée du fondateur de la Croix-Rouge. La ministre des Affaires étrangères prêtera même sa voix à un clip «Genève capitale des droits humains», ravie de faire de la publicité pour Genève qui accueillera le 19 juin le nouveau Conseil onusien des droits de l'homme.

En DVD dans les écoles

Après moult discussions à l'interne, le DFAE débloque un budget de 150000 francs, auxquels s'ajoutent 20000 francs de frais administratifs. Réparti sur 2006 et 2007, il servira à promouvoir film et clip dans des grandes capitales (Rome, Berlin, Vienne, Londres, Washington, New York et Tokyo), via notamment les ambassades suisses et en partenariat avec la société de la Croix-Rouge du pays. Les projections se feront généralement en présence du réalisateur ou d'un acteur principal et seront suivies d'un débat sur l'action humanitaire. Le DFAE finance par ailleurs la production de 3000 DVD qui seront distribués gratuitement, dans les écoles notamment. Une soirée de gala a déjà eu lieu le 8 mai au théâtre La Capranica à Rome, en présence d'environ 600 invités.

De ces 150000 francs - Bohemian Films en espérait 600000 -, la DDC a été priée dans un premier temps de ponctionner environ 50000 francs directement dans le budget de sa Division Médias et communication, le reste de l'argent venant de la Division politique IV du DFAE, du Centre de compétence pour la politique étrangère culturelle (CCC), de la Division du droit international public (DDIP) et de Présence Suisse. C'est à partir de ce moment que la DDC commence à sérieusement faire la grimace.

Première fois contraints

Pour la DDC, participer à une telle opération commerciale ne correspond pas à son mandat, elle qui est chargée de l'aide humanitaire et de la coopération internationale au développement. Après d'âpres négociations, la somme de 50000 finit par se transformer en 10000 francs. Si cette somme, qui servira à l'achat de 300 DVD, est très modeste - surtout si l'on sait que le budget annuel de la DDC s'élève à 1,3 milliard de francs -, des collaborateurs insistent sur le fait qu'ils ne s'étaient jusqu'à présent jamais sentis contraints de soutenir un projet qui s'éloigne à ce point de leurs priorités.

L'agitation interne s'explique surtout par le fait que la DDC est régulièrement montrée du doigt par des parlementaires de droite pour ses choix de financement de projets. Pour éviter de prêter le flanc à de nouvelles critiques, son patron Walter Fust a par exemple décidé de rompre dès 2005 son contrat avec le Paléo Festival - la DDC sponsorisait le «Village du Monde». Voilà que Micheline Calmy-Rey, avec sa volonté de promouvoir à tout prix la Genève internationale et les principes fondamentaux du droit humanitaire, ne facilite pas les choses. Contacté, le producteur André Martin ne veut pas commenter l'affaire: «Nous travaillons très activement à la distribution internationale de notre film. A ce titre, nous avons passé de très nombreux accords avec de multiples institutions et nous ne souhaitons pas commenter ces accords.» André Martin préfère souligner la «formidable carrière internationale» du film.

Mais l'affaire est une histoire à rebondissements. Alors que LeTempsmultiplie ses contacts pour mener son enquête, la DDC apprend le 31 mai au soir que Micheline Calmy-Rey est directement intervenue dans l'affaire. Et qu'elle a décidé «quelques jours plus tôt» de faire disparaître la DDC du crédit final, jugeant finalement ses arguments recevables... L'affaire, qui découle pourtant d'une simple «divergence d'appréciation», et plus particulièrement la perspective de sa révélation publique, a provoqué un certain émoi à l'interne. Tant et si bien d'ailleurs que personne de la DDC n'a accepté de s'exprimer ouvertement sur ce dossier, tous renvoyant au chef de la communication du DFAE, Jean-Philippe Jeannerat.

Et les pays musulmans?

Autre point: le film, dont la qualité ne fait pas vraiment l'unanimité, a été critiqué par plusieurs experts pour ses erreurs historiques. Roger Durand, le président de la Société Henry Dunant, dénonce ainsi notamment le fait qu'Henry Dunant soit dépeint comme ayant choisi l'emblème de la Croix-Rouge avec l'intention explicite d'utiliser le symbole chrétien de la croix pour provoquer une émotion religieuse commune chez les soldats autrichiens et français, en pleine bataille de Solferino.

Cette interprétation ne risque-t-elle pas de compliquer la tâche du CICR et des Sociétés de la Croix-Rouge vis-à-vis de leurs collègues agissant sous l'emblème du Croissant-Rouge? «Vous comprenez qu'avec une telle allusion il est exclu pour nous de promouvoir ce film dans les pays musulmans où nous travaillons...», insiste un collaborateur de la DDC. Jean-Philippe Jeannerat n'y voit, lui, aucun problème, le film étant précédé d'un avertissement qui souligne qu'il s'agit d'une fiction. D'ailleurs à l'entendre, «la plupart des acteurs connus du DFAE dans le domaine de l'action humanitaire ont salué l'œuvre, la considérant comme un bon vecteur pour présenter la mission de la Croix-Rouge et, plus largement, pour sensibiliser un large public aux principes fondamentaux du droit humanitaire international».