Sous un ciel plus que maussade, la grogne des enseignants genevois n'aura finalement pas troublé l'atmosphère survoltée et joyeuse des promotions. Les consignes de la Société pédagogique genevoise (SPG) n'ont pas été suivies par la majorité des écoles. La plupart des enfants brandissaient avec fierté leurs bâtons fleuris ou arboraient des accessoires colorés, bricolés en classe à cette occasion.

Du côté des enseignants, on sentait bien, outre la fatigue de fin d'année et le stress de faire patienter les 6000 petits bambins jusqu'au départ du cortège, que le cœur n'y était pas. Aucune action d'éclat n'a été entreprise. Quelques tracts appelant à manifester ce jeudi à 17 heures sur la place Neuve ont été distribués discrètement sur le chemin du cortège par des membres du syndicat qui ne participaient pas au défilé. Signe des temps multiculturels et de la diversité qui règne dans les préaux, le tract était traduit en espagnol, portugais, anglais et albanais.

Les autorités discrètement ignorées

C'est peut-être seulement au moment de passer devant l'estrade des autorités, disposée sous les marronniers à l'entrée du parc des Bastions, que la mauvaise humeur des maîtres s'est manifestée le plus clairement. Devant le chef du Département de l'instruction publique, Charles Beer, et le Conseil administratif au grand complet, plusieurs professeurs ont ostensiblement détourné leur regard de la tribune ou volontairement omis de sourire pour répondre aux applaudissements des magistrats. «On avait besoin de leur dire que la situation de l'instruction publique n'était pas aussi jolie que la fête voulait bien le faire croire», a précisé une maîtresse.

Une autre mesure symbolique adoptée individuellement par certains enseignants – être habillé en noir en signe de deuil – a semé la confusion. La moindre veste noire, et il y en avait de nombreuses en cette journée de pluie, pouvait être interprétée comme un signe de protestation, alors qu'il n'en était rien. «Non, je n'ai pas mis cette robe noire comme revendication, s'est exclamée une enseignante de l'Ecole des pavillons d'Aïre. C'est un pur hasard. Dans notre école, nous soutenons les réclamations de la SPG, mais sans pénaliser les enfants. Toutes ces mesures vont trop loin. Nous n'avons par exemple pas soutenu la deuxième grève au moment des épreuves communes. Nous irons simplement manifester jeudi.»

Dans le groupe de l'Ecole des Eaux-Vives, par contre, le mot d'ordre a été scrupuleusement suivi: tous les professeurs en noir, strictement aucune décoration pour les enfants. Des enfants qui lorgnaient discrètement, sans en avoir l'air, les fleurs bariolées et les couronnes en papier du groupe voisin. «C'est un choix volontaire pour manifester notre désarroi, explique l'une des maîtresses. On fait notre travail à fond et avec tout notre cœur, mais on a besoin d'aide. Les coupes de postes par-ci, par-là rendent peu à peu notre tâche impossible. L'année prochaine, des enfants ne pourront pas être pris en charge par le parascolaire, il n'y a pas assez d'encadrement. Que vont-ils faire jusqu'à ce que leurs parents rentrent du travail? Zoner? Notre société doit faire un choix.»

Une société qui semblait surtout intéressée à distinguer ses rejetons dans la foule pour mieux les photographier ou les filmer. Grands-parents extatiques, parents agitant frénétiquement les bras pour se faire voir de leur enfant au moment où il passe devant eux dans le cortège, les promotions sont restées malgré tout une fête populaire.

Agglutinés contre les barrières qui délimitent le parcours du défilé, nombre d'entre eux semblent contents que la joie des enfants n'ait pas été gâchée par les problèmes des adultes. «C'est leur fête», s'indigne un papa armé d'un redoutable téléobjectif. D'autres regrettent par contre que le mouvement de mécontentement n'ait pas été plus visible: «Il n'y a pas assez de solidarité, dit cette maman travaillant dans un centre de jour spécialisé. Je vois beaucoup d'enfants que nous ne pouvons pas intégrer faute de personnel. C'est grave.» Une autre tempère: «J'irai manifester jeudi pour les soutenir, mais aujourd'hui, c'est l'affaire des enfants.»