Laïcité

«Nous prônons la laïcité contre l’intégrisme»

Opposés à la loi vaudoise sur la reconnaissance des communautés religieuses aussi bien qu’à l’initiative contre l’intégrisme religieux, les membres du Réseau laïque romand prônent une troisième voie. Celle d’un Etat neutre où le fait religieux relève de la sphère privée

La laïcité comme réponse à l’intégrisme et au communautarisme religieux. C’est ce que défendent Sylviane Roche et Nadine Richon, toutes deux membres fondatrices du Réseau laïque romand, enseignante à la retraite pour l’une et attachée de presse pour l’autre. Dans le canton de Vaud, la ministre verte Béatrice Métraux se fait reprocher son application de la loi sur la reconnaissance des communautés religieuses par l’UDC, qui lance une initiative contre l’intégrisme.

La loi d’application, qui tire son principe de la Constitution vaudoise votée en 2003, vise à accorder une reconnaissance publique à des confessions minoritaires. L’initiative UDC souhaite y ajouter une mention pour interdire l’octroi de dérogations. Les deux militantes ne soutiennent aucun des deux camps, surfent sur la vague du populisme pour faire passer leur message et veulent transcender les étiquettes partisanes.

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Le Temps: Qu’en est-il du réseau laïque romand que vous avez créé au printemps?

Sylviane Roche: Il compte plus de 260 membres. Nous avons érigé un manifeste. Nos principales activités sont d’informer sur Facebook, d’intervenir dans les médias et d’organiser des conférences.

Vous qui êtes toutes les deux Vaudoises, qu’avez-vous à redire sur la loi sur la reconnaissance des communautés religieuses?

Nadine Richon: Nous réagissons contre cette loi dont Béatrice Métraux semble si fière. Les Constituants en ont décidé il y a bientôt quinze ans, dans un contexte très différent de celui d’aujourd’hui. Depuis, avec les attentats et la montée de l’intégrisme, le monde a perdu son innocence au sujet des religions. Nous pensons que la laïcité offre une vraie solution d’avenir.

SR: Cette loi est à contre-courant de ce que nous voulons. Nous nous rendons compte que cette reconnaissance est une boîte de Pandore qui ouvre la porte à des revendications sans fin. Sur Genève, il y a actuellement 450 communautés religieuses qui pourraient demander cette reconnaissance.

Pourtant cette loi amène des droits à certaines communautés religieuses qui en sont actuellement privées.

SR: Oui, certains subventionnements et des services d’aumônerie par exemple. Mais l’Etat est chargé de certaines tâches qu’il n’a pas à déléguer à la religion. L’hôpital pourrait proposer le service de psychologues qui s’adressent à tous alors que les prêtres ne sont au service que de leurs fidèles. Les religions n’ont pas à être reconnues d’intérêt public, elles sont d’intérêt privé, comme l’est la préférence sexuelle. Une association gay-trans n’aurait pas idée de demander une reconnaissance d’intérêt public!

Combattre aujourd’hui cette reconnaissance, n’est-ce pas s’attaquer à la dernière religion venue, l’islam?

SR: La seule chose que nous attaquons, c’est l’article 171 de la Constitution vaudoise qui reconnaît comme d’intérêt public certaines religions. L’UDC, elle, attaque l’islam à travers son initiative. Nous ne sommes pas antireligieux, quelle que soit la confession.

NR: Je ne crois pas que les musulmans aient besoin de cette reconnaissance. On veut nous faire croire que cette loi favorisera leur intégration, mais ils sont déjà intégrés par d’autres socialisations: il ne faut pas réduire les citoyens à une appartenance religieuse.

Vous surfez sur la vague du populisme ambiant?

SR: Une certaine partie de la gauche disjoncte complètement avec son discours communautariste. Elle culpabilise les Suisses en suggérant qu’ils sont racistes. Parce que la gauche a toujours eu cette tradition de soutien des opprimés, elle confond les musulmans avec les damnés de la terre.

NR: Nous dénonçons ce relativisme qui laisse passer l’obscurantisme religieux dont les expressions trahissent la légitime diversité culturelle. Une partie de la gauche renie les valeurs universelles des Lumières, tout comme les islamistes qu’elle combat. Elle partage avec eux l’abandon des Lumières. Or nous avons cet héritage à défendre.

Vous savez qui d’autre défend notre héritage? L’UDC.

NR: Non, je dirais que l’UDC défend la suprématie d’un pays chrétien monoculture. Nous ne nous rangeons pas derrière l’UDC, même si actuellement elle ne dit pas que des bêtises. Notre vrai interlocuteur c’est la gauche, qu’il faut peut-être éduquer un peu sur ces questions.

Nous nous situons en campagne électorale. Attaquer le projet d’une femme de gauche, c’est courir le risque qu’un UDC ne prenne sa place au Conseil d’Etat.

NR: La peur de faire le jeu de la droite, c’est un air connu, hélas. On ne va pas se taire pour autant. Cela dit, nous nous méfions de cette initiative de l’UDC car elle laisse entendre que les musulmans sont intrinsèquement revendicateurs, ce qui est faux. Pour nous ils sont des citoyens comme les autres, souvent victimes de l’islamisme eux aussi.

Mais à choisir entre la loi appliquée par Béatrice Métraux ou l’initiative UDC contre l’intégrisme religieux?

SR: Nous sommes dans une situation délicate car nous transcendons les étiquettes partisanes sur ces questions. Personnellement, je ne soutiens pas une initiative UDC qui instrumentalise la laïcité, comme l’extrême droite un peu partout.

L’initiative UDC vise à ce que les religions reconnues ne puissent pas demander de dérogations. Là-dessus, vous les suivez?

SR: Oui, c’est le danger de la loi Métraux. Au Québec, à force d’accommodements, les petits garçons Sikhs ont le droit de venir à l’école un poignard dans leur turban. Il est exclu que les communautés religieuses puissent demander des dérogations à l’Etat. Lorsque j’étais enseignante et que j’emmenais ma classe en camp de ski, la mère juive d’un de mes élèves a demandé qu’on lui serve des repas casher toute la semaine. J’ai refusé. Elle s’est arrangée autrement. C’était à elle de s’adapter à l’école laïque, pas le contraire.

Le Temps: Mais il n’y a pas de libellé direct entre cette loi et l’accord de dérogations…

SR: Comme je l’ai dit, cette loi est une boîte de pandore et n’exclut pas qu’un jour nous en arrivions à ce que certains élèves soient régulièrement dispensés de piscine ou de serrer la main de leur professeur.

On l’a vu cette année, le voile et le burkini clivent la gauche. Comment vous situez-vous sur la question?

NR: Nous sommes sur la ligne de Pierre-Yves Maillard. Une femme ne peut pas se revendiquer elle-même comme esclave. Tout cela semble très compliqué ici, mais dans les pays où le voile est obligatoire, c’est très simple: on voit la parenté entre les voiles et les châtiments.
SR: N’oublions pas dans quel univers de pensée s’inscrit le voile. La volonté de supprimer les femmes de l’espace public: pour sortir il faut se cacher en tant que femme. Quand Hani Ramadan dit qu’une femme non voilée est comme une pièce de deux euros qui passe de main en main, on comprend aussi ce que le port du voile fait peser sur les femmes non voilées.

Votre laïcité ne sert-elle pas une autre forme d’intégrisme en interdisant le voile?

NR: Pour répondre au fanatisme, il faut être un peu sévère. Il faut accepter d’endosser un discours à l’encontre du climat actuel où il est interdit d’interdire, où nous sommes dans la peur d’édicter une règle.

SR: En tant que féministes, nous combattons le voile et ce qu’il signifie. Mais comme laïques, nous considérons qu’il est autorisé sur la voie publique, pas au sein des représentations de l’Etat. De même, une société laïque interdirait une crèche dans une école, mais pas dans la rue. Nous ne sommes pas non plus contre la construction d’églises ou de minarets tant qu’ils ne sont pas financés par l’Etat.


Une demande de précision du gouvernement vaudois

A la suite de publication de cette interview, Vincent Grandjean, chancelier du canton de Vaud, a fait parvenir au «Temps» le message suivant:

«Réagissant à l'article «Nous prônons la laïcité contre l'intégrisme» paru le 10 décembre, je précise que la législation vaudoise est le fruit de la volonté clairement exprimée dans la constitution cantonale et que son application relève du Conseil d'Etat, qui a adopté le règlement à cet effet. Il est donc erroné de reprocher à Mme Métraux "son application de la loi", celle- ci étant portée par le Conseil d'Etat conformément aux injonctions du législateur. Nous ajoutons que le processus de reconnaissance publique ne porte pas sur des "confessions minoritaires" mais sur des communautés, ce qui représente une différence significative. L'article rappelle par ailleurs que l'initiative UDC souhaite ajouter dans la constitution une mention pour interdire l’octroi de dérogations: or , il faut savoir que la loi et le règlement d'application ne donnent aucun droit à à des dérogations ou à des subventions.»

Vincent Grandjean, chancelier de l'Etat de Vaud

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