Est-ce parce que Peter Bodenmann aime tellement Pascal Couchepin qu’il a accepté un déjeuner pour évoquer sa succession? «Avec lui, à Berne, on pouvait bien travailler», reconnaît l’ancien président du Parti socialiste, pour qui le plus beau compliment cache toujours la pire offense.

La gifle arrive donc bien avant la carte des mets sur notre table vide, à la terrasse du Blattnerhof: «La dernière fois que je l’ai croisé, je lui ai dit qu’il n’avait pas fait bouger grand-chose dans la politique de la santé. Pas plus que Ruth Dreifuss. Il n’était pas très content. Par la suite, j’ai vu Ruth Dreifuss et je lui ai raconté que j’avais dit à Couchepin qu’il n’avait pas fait bouger grand-chose, pas plus qu’elle. Elle n’était pas très contente non plus.» Rire sonore. Suffisamment rare pour vous le faire partager.

Bodenmann est assez fier de lui, de cette impertinence qu’il distribue à tout-va. Mais blague à part, et avec toute la sobriété qu’impose un repas sans alcool – «jamais à midi», pas même un verre de rouge –, son constat dit tout, assure-t-il, sur le fonctionnement du gouvernement suisse, au cœur de toutes les attentions au moment du renouvellement d’un de ses membres. «Je veux dire qu’en Suisse on est élu pour gérer ce qui est en place, pas pour opérer de grands changements.»

Un autre exemple de cette mollesse résumé par le stratège aux cheveux de plus en plus blancs? «UBS tombe. Les Américains utilisent ça pour casser notre secret bancaire. Et tout le monde fait comme si rien ne s’était passé.» Apparemment, Peter Bodenmann digère bien les crevettes noyées dans le pesto. Mastication lente, comme ses phrases. C’est sa façon d’être. Ce qui lui reste sur l’estomac, c’est qu’on «viole tous les principes de l’Etat de droit» en se résignant aussi facilement. C’est cette facilité helvétique à balayer les engagements d’alors.

«Quand va-t-on demander des comptes aux conseillers fédéraux, ressortir les discours qu’ils ont faits par le passé? Qui demande à l’UDC où est passée son initiative pour ancrer le secret bancaire dans la Constitution?» Cette amnésie confédérale est-elle due à l’essoufflement, au renoncement, à la lâcheté? Dans ses chroniques, Pascal Décaillet a parfois appelé ça le «ronron fédéral». Bodenmann prend une autre image: «S’il fait mauvais temps, on sort le parapluie. C’est une sorte de pragmatisme…» Le peuple, au fond, donne son aval à ce fonctionnement qui «ne provoque guère de grands chambardements positifs mais pas plus de graves accidents. Ils sont tellement nombreux derrière le volant.»

Parlons-en, des as du volant. Puisqu’ils sont trois, ces jours, à l’examen pratique. Puisque, assure aussi Bodenmann, le système déteint forcément sur eux. Entrons dans le vif du sujet. Pourquoi a-t-on si peu parlé politique pendant cette longue campagne? «Parce que les partis qui participent au pouvoir doivent d’abord montrer que les candidats se ressemblent. Ceux-ci doivent être flexibles pour avoir une chance d’être élus.»

Ici, Schwaller essaie de convaincre quelques paysans, là Burkhalter est invité à saupoudrer ses discours d’écologie. Telle se présente, aux yeux de Peter Bodenmann, la machinerie électorale helvétique cherchant à accoucher de conseillers fédéraux prêts à l’emploi. «On pousse les candidats au centre.» On gomme les différences. Et cela fonctionne, constate-t-il: «Ueli Maurer a bien compris la leçon donnée à Blocher. Il reste tranquille. Il défend Merz et veut réduire les effectifs de l’armée.» Après tout, l’épisode libyen n’a-t-il pas aussi démontré que la non- concordance conduit forcément au dérapage?

Vue sous cet angle, la question de la légitimité du PDC à revendiquer le siège libéral-radical perd forcément un peu de son intérêt. Schwaller pourrait être un radical dans un canton de la Suisse primitive. Burkhalter pourrait être un PDC à Zurich. Chacun le conçoit. Mais l’histoire, ajoute Bodenmann, est encore trop présente dans les cantons pour envisager les noces. Quoi de plus normal pour chaque parti de ce centre droit mode «auberge espagnole» que d’aspirer à un département supplémentaire, «une usine en plus avec les postes et les influences que cela suppose»?

L’ancien homme fort du PS, reconverti en hôtelier à Brigue, observateur, lecteur, chroniqueur boulimique, bombe le torse pour la critique. Mais force est de reconnaître qu’il se défile un peu au moment de dérouler une posologie. Alors, Monsieur le prodige, quelle est votre recette pour une Suisse moins concordante, moins à plat ventre? Vous reprendrez bien un peu de pesto? «Vous croyez qu’il y a quelque part une pharmacie politique qui peut résoudre les problèmes, mais la question n’est pas là», élude-t-il.

Une gorgée, deux gorgées, trois gorgées d’eau gazeuse. La question est: «Est-ce qu’une majorité à un niveau ou un autre veut le changement?» Et la réponse appelle une brève leçon d’histoire. «Depuis que, après Stalingrad, les partis bourgeois ont décidé d’intégrer la gauche raisonnable au pouvoir, ils lui imposent leurs candidats. Moritz Leuenberger contre Otto Piller, c’était ça.» Autrement dit, tant qu’il n’y aura pas d’arrangement entre le PS et l’UDC pour changer le mode d’élection, pour dire «les nôtres ne sont plus otages», le changement de régime sous la Coupole est une utopie.

Un peu de gaullisme, dans ce cas? Une présidence plus combative donnerait-elle plus de goût au bouillon gouvernemental? Pascal Couchepin, par exemple, s’est déclaré en faveur d’une présidence de quatre ans, rattachée au Département des affaires étrangères. «Il pensait surtout à lui (rire). C’est clair, il aurait fait une présidence à la française. Mais qui a la stature d’un président après Couchepin?»

Sur la terrasse du Blattnerhof, c’est l’heure du dessert. Au propre comme au figuré. Notre interlocuteur engloutit son café glacé, plus vorace que de coutume, et livre son pronostic sur la composition prochaine du Conseil fédéral. Urs Schwaller sera «sûrement» élu mercredi. Et la question de sa romandicité, tant sujette à controverse, est en fait réglée en un coup de cuillère à pot. «Il n’est pas plus Romand que moi.» Pas plus Romand que Joseph Escher, autrefois conseiller fédéral haut-valaisan. «Ce n’est pas une question de langue. C’est une question de culture.»

Cela étant dit, l’arithmétique fédérale, conçoit Peter Bodenmann, impose deux représentants des minorités linguistiques au gouvernement, cela fait partie de ce «système hautement équilibré» qu’il s’est évertué à décrire le temps d’un déjeuner. Conclusion: «Si Schwaller est élu, ce sera corrigé en décembre, au moment du départ de Merz.» Radical et latin, ainsi apparaîtra, impérial, Fulvio Pelli sous le portique du Palais et «il aura vraiment bien joué son coup».

Au fait, Pelli parle-t-il couramment l’allemand? «Vous savez, Couchepin n’a pas fait beaucoup de progrès depuis son arrivée au Conseil fédéral.»

«Quand va-t-on demander des comptes aux conseillers fédéraux, ressortir les discours qu’ils ont faits par le passé?»