«Alprosa», prose théâtrale imaginée par Mariom Speck, sera présentée du 9 au 11 mars prochain sur la scène du MottAttoM, au 20 bis, avenue Giuseppe-Motta à Genève*. Ce premier spectacle d'envergure pour un squat encore jeune signera une année d'intense activité artistique, ponctuée par des stages de formation, une journée portes ouvertes début février et de fructueuses collaborations avec les associations du quartier du Petit-Saconnex. Autant d'expériences que remet en cause la menace de l'arrivée du Musée Jean Tua de l'automobile.

Depuis leur entrée illicite dans cette ancienne usine, propriété de la Ville, le 19 janvier 2000, les artistes avaient pourtant reçu quelques signes rassurants de la municipalité. Le 19 avril, une motion était même votée, demandant entre autres au conseil administratif d'établir un contrat de prêt avec la fédération MottAttoM et d'évaluer la situation avant une année. Un an plus tard, les squatters attendent toujours. «Nous avons obtenu un rendez-vous en septembre dernier, au cours duquel il nous a juste été répondu que si Jean Tua appréciait les lieux, nous devrions partir dès le printemps», raconte Mariom Speck.

Exit l'évaluation. La Ville de Genève ne saura donc rien de ce qui se joue ici. Rien des comédiens de Mariom Speck, rien des jongleurs qui transmettent leur savoir aux enfants du quartier pour une thune, rien des trois menuisiers et des deux céramistes qui partagent un atelier, rien de Mélissa et de son initiation au cirque, rien des trois conteuses, rien des designers, rien des œuvres à humer d'Anne-Lyse, rien des vingt peintres qui fréquentent les lieux. Rien non plus des centres aérés qui ont profité de journées jonglage, pas plus que des 500 voisins venus célébrer le premier anniversaire du squat le 11 février dernier.

Car Alain Vaissade, chef du Département des affaires culturelles (DAC) de la Ville, a d'autres préoccupations. Comme celle d'évacuer les automobiles de Jean Tua de la rue des Bains pour accueillir le projet BAC +3, qui doit réunir Centre d'art contemporain, Mamco, Centre pour l'image contemporaine, Centre de la photographie et Centre d'édition contemporaine. A ce jeu de chaises musicales, le bâtiment occupé par MottAttoM est tout trouvé. «Mais ce n'est qu'une proposition», tempère aujourd'hui Jean-Bernard Mottet, chargé d'information au DAC. D'autres alternatives alors? «Il n'y en a pas. C'est le seul bâtiment disponible qui soit propriété de la Ville.» Jean Tua se réjouit, lui: «Je suis né dans le quartier et je suis président de l'Association des intérêts du Petit-Saconnex, de Servette et Grand-Pré.»

Mais les intérêts du quartier passent-ils par l'installation d'un musée de l'automobile? La pétition que les artistes de MottAttoM font circuler semble au contraire rencontrer un certain succès parmi la population. «Les maisons de quartier des Asters et des Franchises refusent toujours des enfants faute de place, relève Marie Vanneck, d'Alliance de gauche. Et le secteur de l'école des Genêts manque aussi d'un lieu d'accueil.» MottAttoM accueille volontiers les centres aérés, mais a aussi l'avantage de mélanger artistes, enfants et adultes, après l'école ou le week-end. «C'est sain, pour ce lieu, d'avoir des enfants et des familles qui passent. Nous avons dès le début voulu que ce soit un forum de quartier», avance Yann, un des membres du comité de MottAttoM.

De fait, MottAttoM n'est ni un banal squat (personne n'y dort, sauf accident), ni un espace que les premiers arrivés occuperaient égoïstement. «Les gens viennent nous présenter leur projet, et leur installation est soumise au vote», explique Yann. Chaque «famille» (théâtre, cirque, conte, etc.) de la fédération dispose de deux voix au cours de ces suffrages. Lors de telles séances, le groupe peut aussi bien décider de travaux, d'une fête ou de l'exclusion d'une «famille» qui occuperait inutilement une surface. Les artistes répètent et dessinent, les artisans façonnent et conçoivent. Ils se mettent aussi au service des voisins qui voudraient être initiés, pour des sommes symboliques versées au tronc commun. «Parce que former et regarder l'autre, c'est aussi enrichissant», commente Mariom.

Quelques municipaux de gauche apprécient. Ils viennent de déposer un projet de motion qui, faute de temps, n'a pu être débattu mercredi dernier au Conseil municipal. Leur exigence: que soit conduite une étude des besoins sociaux et culturels du quartier avant de décider de l'affectation du bâtiment. Les habitants s'interrogent aussi et ont choisi d'«imaginer le quartier idéal» lors de leur fête annuelle, qui se tiendra en mai. Nombreux sont ceux qui pensent que les automobiles de Jean Tua auraient davantage leur place au Musée de l'aéroport; d'autant qu'aucun des deux sites n'enregistre de fortes fréquentations. Même au DAC, on en rêve encore. «Totalement exclu, rétorque Jean Tua. C'est trop grand et trop coûteux. Ils sont dans une logique immobilière, moi je m'occupe d'un musée.»

* Réservations: 076/371 47 53. Egalement le 16 mars à Chambéry, dans le cadre de la Banane bleue, festival des jeunes compagnies.