Lorsqu'il a déposé son texte demandant au Conseil fédéral de faire figurer dans les statistiques de la criminalité et des assurances sociales les «naturalisés depuis moins de cinq ans» dans une catégorie à part, Thomas Müller (PDC/SG) ne s'imaginait probablement pas provoquer une telle gêne parmi les siens. Sa motion a été signée par 22 conseillers nationaux UDC et 9 PDC, tous alémaniques. Le président du PDC, Christophe Darbellay, la soutient et c'est là que le bât blesse. Car nombreux sont les démocrates-chrétiens qui craignent les amalgames douteux et ne partagent pas son opinion. A commencer par Urs Schwaller, le chef du groupe parlementaire.

Clouer le bec à l'UDC?

«Pour un démocrate-chrétien, il est hors de question de prôner une nationalité à deux vitesses!», insiste Philippe Glatz. Le président du PDC genevois ne suit pas Christophe Darbellay lorsque ce dernier déclare faire une différence claire entre les statistiques proposées par Thomas Müller et l'idée d'un passeport à points ou d'une naturalisation à l'essai telle que prônée par l'UDC (LT du 16.02.07). «Lorsque la nationalité est acquise, elle l'est une fois pour toutes. Une telle statistique aurait une portée symbolique dangereuse. Le PDC genevois ne peut pas y souscrire», ajoute-t-il.

Blessée à l'idée de pouvoir être assimilée à une telle proposition, Anne Marie von Arx-Vernon, candidate PDC au conseil administratif de la Ville de Genève, elle aussi, n'hésite pas à faire part de son malaise au Temps. «Il est viscéralement impensable de stigmatiser les personnes naturalisées de fraîche date. Christophe Darbellay soutient probablement la motion pour ne pas se désolidariser d'un collègue, mais il a commis une gaffe. Il pense clouer le bec à l'UDC mais a mal estimé la récupération politique qui peut découler d'une telle proposition», souligne-t-elle.

Dédramatiser la situation

Même analyse pour Fabio Bacchetta-Cattori, président du PDC tessinois. «Créer des catégories de naturalisés n'est pas acceptable. Arrêtons de faire de l'étranger un ennemi. Laissons cette culture politique à l'UDC», dit-il. Raphaël Coutaz, le président du PDC du Valais romand, condamne également ce «principe d'étiquetage». Président du PDC Vaud, Michele Mossi ne cache pas non plus un certain malaise. «Mais la proposition a bien pour objectif de mesurer scientifiquement un phénomène dans le but de démontrer que les accusations de l'UDC sont fausses», rappelle-t-il. Dans sa motion, Thomas Müller déclare effectivement vouloir «faire la lumière sur la réalité afin que la discussion soit dédramatisée et qu'on trouve une solution à des problèmes qui existent sans doute». Mais la faiblesse de sa démarche réside dans le fait qu'il ne précise pas quelle solution il envisage. Et le PDC ne veut en aucun cas suivre l'UDC qui va jusqu'à demander de retirer la nationalité suisse aux délinquants d'origine étrangère. Car cela reviendrait à créer des apatrides.

Christophe Darbellay se serait-il senti obligé de soutenir un collègue de parti, qui plus est tout nouveau sous la Coupole fédérale? Le Valaisan ne nie pas que l'aspect «cohésion du parti» a joué un rôle dans son soutien. Mais il maintient être favorable à une telle statistique, sans être un «fan absolu» de la motion Müller. «Le fait est que des naturalisés de fraîche date ont récemment commis des délits graves. Nous ne pouvons pas nier cette réalité et devons pouvoir disposer de données objectives pour appréhender sereinement le problème, par exemple en renforçant des mesures d'intégration. Il n'y a pas que l'UDC qui doit poser des questions qui dérangent! Ce thème ne doit pas être tabou», insiste le Valaisan, pour qui la proposition Müller n'a pas de caractère discriminatoire.

Le malaise soulevé à l'interne par ses propos le gêne-t-il? «Nous retrouvons finalement les mêmes différences de sensibilités qu'à propos des lois sur l'asile et sur les étrangers. Ces désaccords sont moins gênants que si nous étions divisés sur la politique familiale», relativise le président du PDC.

Climat de dénigrement

«Pour moi, stigmatiser une partie des naturalisés revient à participer à un climat de dénigrement qui ne fait clairement pas partie de la culture du PDC. J'y suis totalement opposé», souligne de son côté Urs Schwaller, sans trop vouloir juger Christophe Darbellay. Le conseiller aux Etats fribourgeois est convaincu que la majorité du groupe parlementaire PDC ne soutiendra pas la motion que le Conseil fédéral propose de rejeter. Urs Schwaller rappelle que Thomas Müller a déposé sa motion sans en référer au groupe. «Nous lui ferons comprendre qu'il serait plus adéquat à l'avenir de nous en parler avant», dit-il. La proposition de Thomas Müller, syndic de la petite ville de Rorschach, doit par ailleurs être replacée dans le contexte saint-gallois des élections fédérales. A Saint-Gall, canton où le ton à l'égard des jeunes criminels étrangers se durcit toujours plus, la concurrence de l'UDC est particulièrement rude…