Viticulture

Provins, la coopérative qui n’en est déjà plus une

La plus grande cave de Suisse se trouve dans une situation plus que délicate financièrement. Pour ses administrateurs, son salut passe par sa transformation en société anonyme. Dans les faits, la coopérative l’est déjà un peu

Provins est au plus mal. Désormais, ce n’est plus une rumeur, comme ça a pu l’être par le passé, c’est un fait. Le plus grand producteur de vins du pays fait face à de graves problèmes financiers. Au point de ne pas pouvoir payer ses fournisseurs de vendanges. La cave coopérative, dont la production représente environ 20% de celle du Valais et 8% de celle de la Suisse, n’a, à l’heure actuelle, pas payé un seul centime aux producteurs qui lui ont livré leur récolte l’automne passé, tout comme elle n’a pas encore versé le solde de la vendange 2018.

«Nous n’avons aucune information. C’est inquiétant», avoue un fournisseur qui attend un paiement de plusieurs dizaines de milliers de francs. Sans cet argent, sa société pourrait être mise en difficulté, puisqu’il a déjà dû payer les frais liés à la récolte 2019, que ce soit les ouvriers, les machines ou encore les produits phytosanitaires. Il estime toutefois que «d’une façon ou d’une autre, on va recevoir quelque chose, mais combien et quand? On ne sait pas…»

Du côté de Provins, le président Léonard Perraudin assure que la priorité de la coopérative «est de travailler sur différentes pistes pour pouvoir payer quelque chose aux vignerons». Il n’en dira pas plus, pour le moment, affairé à trouver une solution avec les instituts bancaires pour obtenir les crédits vendanges.

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La faute au gel de 2017?

Mais comment la coopérative en est-elle arrivée à cette situation? Le mot «faillite» n’est plus tabou. Quatre personnes ont dû être licenciées l’été dernier, tandis qu’un nombre identique de départs naturels n’ont pas été remplacés. Une retenue de 15 centimes, pour alimenter notamment un fonds de solidarité, a dû être réalisée lors de la vendange 2018. Pour les dirigeants, une grande partie de l’explication se trouve dans l’épisode de gel de 2017, qui a ravagé près de 40% de la récolte, entraînant des pertes de parts de marché, difficilement récupérables l’année suivante, malgré une vendange généreuse.

Mais cette explication ne convainc pas dans le milieu vitivinicole. «Une cave comme Provins aurait dû moins souffrir que les autres de cette petite récolte, car, contrairement aux petites caves, elle devait avoir des stocks pour rester dans le marché dans une telle situation», assure Jean-Marc Amez-Droz, l’ancien directeur de la coopérative et de Swiss Wine Promotion. Lors de l’assemblée générale fin 2017, Pierre-Alain Grichting, qui présidait la coopérative à l’époque, assurait d’ailleurs que, grâce à ses stocks, Provins pourrait absorber cette année difficile.

Si l’explication n’est pas à chercher dans la récolte de 2017, où se situe-t-elle? Ce n’est pas une décision ou une personne en particulier qui pourrait permettre d’expliquer les difficultés que rencontrent Provins. Il s’agit d’une dégradation continue depuis des années. «C’est une succession d’erreurs qui a mené à la situation actuelle», analyse un ancien cadre de Provins qui a préféré garder l’anonymat. Pour lui, la première et principale bévue, qui entraîne toutes les autres, réside dans la nomination au conseil d’administration de personnes qui n’étaient pas des producteurs.

«De mon temps, tous les membres du conseil d’administration étaient des producteurs, se souvient, installé dans son salon, Jean Actis, directeur de Provins de 1972 à 1993 et aujourd’hui nonagénaire. Cela joue un rôle primordial au moment de prendre des décisions, car elles concernent leur porte-monnaie.» Une vision que partage Olivier Yersin, le président de la Coopérative des producteurs de fromages d’alpages «L’Etivaz», administrée par un comité constitué de sept personnes élues parmi les membres producteurs. «Une coopérative, c’est une famille. Si on n’est pas soudé, on n’a aucune chance», déclare-t-il, tout en précisant que, dans le Pays-d’Enhaut, jamais les producteurs ne laisseraient la gestion de la coopérative à des personnes hors du sérail.

Si cette configuration a donné parfois quelques sueurs froides à Jean Actis au moment d’expliquer la stratégie économique de la coopérative, elle avait l’avantage de le maintenir concentré sur la raison d’être de la cave: «penser aux producteurs en valorisant leur vendange».

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«Les valeurs fondamentales ont été oubliées»

Depuis mi-janvier, la coopérative est dirigée par Otmar Hofer, qui a fait la majorité de sa carrière au sein du groupe Migros. Le cinquième directeur depuis le départ à la retraite de Jean Actis. Le conseil d’administration de Provins est, lui, présidé par un expert financier. On y retrouve également des représentants de Coop ou Mövenpick. «Provins a misé, depuis quelques années, sur des acheteurs, dont l’intérêt n’est pas la valorisation de la vendange. La coopérative a commencé à perdre pied à ce moment-là», déplore l’ancien cadre, sous couvert d’anonymat. Il ajoute: «Les valeurs fondamentales ont été oubliées, transgressées et quand tu ne sais plus qui tu es, tu fais des erreurs.»

Et des erreurs, il y en a eu, comme la vente des anciennes caves sises dans différents villages et villes du Valais central ou la décision de confier, dès 2011, la mise en bouteilles d’une majorité de sa production mais également la distribution de ses vins en Suisse alémanique à Bataillard, qui est basé à Rothenburg, dans le canton de Lucerne. Une erreur stratégique pour plusieurs observateurs, le négociant ne faisant pas des bouteilles de la coopérative sa priorité.

La politique de diversification de la cave étonne également, avec notamment la transformation en restaurant, fin 2015, du Castel d’Uvrier, qui n’était jusqu’alors qu’un «lieu de rencontre privilégié pour les responsables de la maison et leurs partenaires», ou la reprise, en février 2018, de l’ensemble des activités de la cave Régence-Balavaud, qui compte également une œnothèque, un restaurant et quatre chambres d’hôtes. Président à l’origine de cette diversification, Pierre-Alain Grichting n’hésitait pas à voir plus large. Fin 2017, il allait jusqu’à dire que les œnologues de Provins «sont des spécialistes, mais ils pourraient très bien faire de la bière, du café».

Provins est devenue plus qu’une cave. Même dans son métier de base, puisqu’elle propose, aujourd’hui, à la vente des crus étrangers. Cette diversification ne choque pourtant pas Jean Actis, «dans la mesure où le profit que l’on tire de ces activités participe au rendement de l’entreprise». Il rappelle toutefois que «la gestion d’une cave n’est pas comparable à la gestion normale d’une entreprise», car, contrairement à d’autres sociétés qui peuvent renflouer leurs stocks en cas de besoin, dans le monde vitivinicole, ils ne se font qu’une seule fois par année, au moment des vendanges, et dépendent de la nature.

De moins en moins une coopérative

Il n’en demeure pas moins qu’au fil des années, l’esprit de la coopérative s’est étiolé. Et Jean Actis, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier «d’âme de Provins», le reconnaît: «Ce n’est pas une spécificité de Provins. Il y a une tendance actuellement à l’individualisation plutôt qu’à la mise en commun. Néanmoins, la forme coopérative reste appréciée, on la voit chez Raiffeisen ou à La Mobilière.»

Provins se situe aujourd’hui «entre deux concepts antagonistes: la coopérative et la société anonyme, dont le but est de créer de la richesse pour les actionnaires», remarque l’ex-cadre, toujours sous couvert d’anonymat. La transformation en société anonyme, voulue par le conseil d’administration pour pérenniser la coopérative, viendrait donc acter ce qui, dans les faits, semble déjà être le cas. Bonne ou mauvaise idée? L’interrogation demeure.

Mais une chose est sûre, cette volonté fait réagir en Valais et soulève de nombreux questionnements dans le milieu vitivinicole valaisan. Au point de se demander si les difficultés que traverse la cave coopérative actuellement sont aussi graves qu’annoncées ou si les dirigeants ne noircissent pas le tableau pour que les sociétaires les suivent dans leur volonté de passage à une société anonyme. «C’est certainement un peu des deux», nous glisse l’ancien cadre.

Toucher à Provins, c’est quelque part toucher aux racines du Valais, tant les histoires des deux entités sont liées. Le conseil d’administration en a eu la preuve le 12 décembre dernier, désavoué lors de l’assemblée générale de la coopérative, une séance d’ailleurs interdite à la presse, preuve que la situation est grave.

Pour obtenir les crédits vendanges négociés avec les banques, les administrateurs devaient convaincre les sociétaires de modifier les statuts de Provins, pour permettre à la coopérative, dans des situations exceptionnelles, de refuser une partie de la récolte de ses fournisseurs, afin de maîtriser ses stocks. L’ADN même de Provins aurait été chamboulé, puisque, en 1930, le conseiller d’Etat Maurice Troillet a créé la coopérative dans le but de venir en aide aux vignerons qui ne parvenaient pas à écouler leur vendange. Les sociétaires doivent se tourner uniquement vers Provins pour vendre leur récolte et, en contrepartie, la cave coopérative est obligée d’accepter l’ensemble de leurs raisins.

Ce désaveu cinglant plonge un peu plus Provins dans la crise et l’oblige à reprendre à zéro les négociations avec les instituts bancaires. Elles sont d’ailleurs toujours en cours et n’ont pas encore trouvé d’issue favorable. L’avenir de Provins demeure aujourd’hui incertain.


La crainte du «déstockage»

Les difficultés de Provins font planer un vent de panique sur le monde vitivinicole valaisan. Les acteurs de la branche craignent que la coopérative ne brade ses stocks pour obtenir des liquidités à court terme. Selon les chiffres présentés lors de l’assemblée générale de décembre, Provins disposait de 6,9 millions de litres en stock au 31 août 2019. A titre de comparaison, la production valaisanne totale avoisine les 40 millions de litres par année.

«Si Provins inonde le marché avec des prix cassés, on ne pourra pas s’aligner en payant correctement nos fournisseurs», indique Philippe Rouvinez, membre de la direction de la famille du même nom, numéro 2 du marché valaisan. «Et vu que pour l’heure, la coopérative n’a pas payé un seul centime la vendange 2019, elle pourrait le faire», ajoute-t-il.

Président de l’interprofession de la vigne et du vin du Valais, Yvan Aymon partage cette crainte. Pour lui, l’Etat du Valais doit «être conscient du risque» et agir en conséquence. «Le canton doit venir en aide aux producteurs qui pourraient souffrir de cette situation», appuie-t-il. Pour cela, il estime qu’une solution qui s’inspirerait du système de blocage-financement vaudois est envisageable: «L’Etat du Valais pourrait assurer le financement des stocks et les mettre sous clé. Lorsque Provins souhaiterait vendre ce vin, elle devrait rembourser ce «prêt étatique» et ne pourrait ainsi pas les brader.»

Président de la coopérative, Léonard Perraudin tenait à rassurer fin janvier dans Le Nouvelliste. Il affirmait que brader les stocks ne faisait pas partie des plans de la coopérative et déclarait que Provins «s’engage et fait son possible pour éviter de casser la chaîne des prix depuis les difficultés rencontrées».


Provins en quelques dates

1930 Début de la coopération.

1934 Le nom Provins est trouvé.

2002 Fusion en une entité des quatre coopératives historiques (Ardon, Riddes-Leytron, Sierre, Sion).

2009 Centralisation à Sion, dans la nouvelle centrale d’encavage et de vinification.

2019 La dette de Provins s’élève à 52 millions de francs.

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