Cela commence comme un gag. Jeudi, la pittoresque maison de la commune libre d'Ouchy accueillait la première sortie publique du non moins coloré «Mouvement vaudois pour la récupération du trésor de la Cathédrale de Lausanne». A sa martiale enseigne, un quarteron de férus du fédéralisme, de traditions bien ordonnées, de mâles accents, et d'amitiés vinifiées s'est donné mission de fêter le 14 avril 2003 le bicentenaire de l'entrée du canton dans la Confédération par un coup d'éclat: ramener au bord du Léman les restes des richesses prises à l'évêque par les Bernois en 1537. Emplissant dix-huit chars, elles ne sont jamais revenues de la boucle de l'Aar. Ce qui était d'or et d'argent a fini à la fonderie, mais six splendides tapisseries monumentales subsistent et font toujours la renommée du Musée historique de Berne.

Retour aux sources

Ce sont ces tapisseries que l'ancien conseiller national Claude Massy, l'éditeur-ermite Claude Girardet et quelques figures des Pirates d'Ouchy, de l'Amicale militaire III/8, des anciens scouts de Châtelard-Cité, des Brigands du Jorat, et on en oublie, veulent ramener au patrimoine vaudois. Tout cela «dans l'humour et l'amitié» en appelant à la rescousse Ramuz, qui se plaignait du pillage dans son introduction à l'histoire du Pays de Vaud, et même César dont la vie est le sujet de quatre tentures: «Il faut rendre à César ce qui est à César, et aux Vaudois ce qui est aux Vaudois.» Ubuesque réclamation que Peter Jezler, conservateur du musée bernois prend avec philosophie: «Si quelqu'un a un droit sur ces pièces ne serait-ce pas plutôt l'évêque de Fribourg? Voire les Habsbourg héritiers de Charles le Téméraire auquel elles furent originellement prises?» Face à une revendication qui revient comme une ritournelle tous les trois ou quatre ans, le conservateur souligne les précautions d'exposition que réclament les tapisseries. Berne les a parfaitement prises, alors que les valeureux Vaudois ne sauraient même pas où les mettre s'ils les obtenaient.

Rideau et fermez le banc? Eh bien, non. Car la lourde farce mise en scène jeudi, avec ses cartes de membres et son relais parlementaire d'une motion du député Jacques Leresche a tout pour être un détonateur populaire. Elle peut mettre enfin sur orbite le Musée de la tapisserie dont rêve Lausanne. La capitale vaudoise n'est en effet pas seulement olympique. Elle est aussi ville des Biennales de la tapisserie. A ce titre, le Conseil d'Etat a reçu ces vingt dernières années deux donations de grande valeur. D'abord les 108 tapisseries de la collection Mary Toms. Monumentales ou de salon, tissées dans les Flandres et en Grande-Bretagne, en Italie et en France, elles sont emblématiques de la Renaissance et de la période classique. Ensuite les 50 pièces réunies par Pierre Pauli. Du Corbusier aux sculptures sur textiles elles illustrent le virage contemporain de cet art. Dormant dans les galeries de Lucens, qui servent d'entrepôt culturel au canton, ces œuvres ont tout pour animer un musée unique en son genre, par la succession d'époques qu'il pourrait mettre en scène.

Un musée pour le bicentenaire

Or ce musée n'est pas hypothétique: «Le cœur de Lausanne ne demande qu'a l'accueillir, un plan de quartier établi depuis 1979 permet de le construire, et la municipalité de Lausanne y serait tout à fait favorable», lance l'ancien municipal des travaux de la ville, l'architecte Marx Lévy. C'est lui qui a légalisé la possibilité de bâtir au bout de l'esplanade de Montbenon, sur la galette de télécommunication qui s'inscrit entre l'avenue de Savoie et l'avenue Ruchonnet un ensemble de 3000 m2 de planchers et de 14 mètres de haut, estimé à 8 millions de francs. «De quoi faire une belle présentation, s'enflamme-t-il, en n'oubliant même pas les fameuses tapisseries bernoises.» Car l'idée de les montrer par roulement – sans velléité de récupération déplacée, mais dans un esprit de collaboration – fait partie du projet.

Pour Marx Lévy: «Avec une forte volonté d'aller de l'avant, il est possible de réaliser et d'ouvrir pour le 14 avril 2003.» Une façon tangible de marquer le bicentenaire, et de donner un coup de pouce muséographique à Lausanne, sans attendre le Musée des beaux-arts au bord du lac que les contraintes légales rendent bien plus hypothétiques. Président du Conseil de la Fondation Toms-Pauli, l'ancien conseiller aux Etats Eric Rochat préfère toutefois ne pas s'emballer: «Avant de faire des plans, il faut valider un programme d'exposition, en mandatant un conservateur.» Une démarche d'ailleurs, qui va incessamment être annoncée. Avec le printemps, la tapisserie vaudoise semble décidément vouloir secouer sa poussière.