La phrase lâchée samedi dernier par le conseiller régional de Rhône-Alpes, Roger Vioud, lors de l'assemblée générale de l'association Alp-Rail, à Bons-en-Chablais, a donné des sueurs froides aux partisans de la ligne ferroviaire Cornavin – Eaux-Vives – Annemasse (CEVA): «L'Etat français ne semble pas favorable à la construction d'une tranchée couverte entre la gare d'Annemasse et la frontière, il préférerait la solution d'une voie simple en surface», a-t-il affirmé.

Si les Français optent effectivement pour une liaison ferroviaire en surface, cela obligera les CFF à construire une trémie, un kilomètre avant la frontière, pour permettre aux deux réseaux de se rejoindre sur un pont au-dessus du Foron, cette rivière qui sépare les deux pays. Alors que dans le projet qui a les préférences de Genève, le train traverse la frontière en tranchée couverte. Cette différence technique a son importance. Car dans une zone urbaine en densification, une infrastructure enterrée offre l'avantage de limiter l'impact sur l'environnement, et donc d'éviter un florilège d'oppositions.

L'option d'une seule voie ferrée au lieu de deux obligerait les CFF à faire de la future gare des Eaux-Vives une gare de terminus pour les trains de grande lignes. La compagnie ferroviaire ne prendrait pas le risque de mettre en service entre Annecy et Lausanne un train qui pourrait accumuler des retards parce qu'il n'y a qu'une voie ferrée surchargée côté français.

Conscient du danger que représenterait la réalisation d'un scénario minimaliste, le coprésident du Comité unitaire en faveur du CEVA, Gabriel Barrillier, a appelé samedi les élus locaux français à se mobiliser avant que les partenaires français prennent leur décision finale. «Il faut que les efforts consentis en Suisse pour le projet le soient également en France, car dans dix ans, il ne sera plus possible d'atteindre Genève en voiture depuis la Haute-Savoie», avertit le député radical, qui compte saisir Micheline Calmy-Rey et Moritz Leuenberger pour plaider la cause du CEVA à Paris.

Plus haut représentant de l'Etat français en Haute-Savoie, le préfet Jean-François Carenco indique que la décision n'est pas encore prise, mais admet qu'elle n'est pas facile à prendre. «Le projet à une importance considérable pour le département, mais il faut se demander si le passage de six rames pendant les heures de pointe justifie réellement la construction d'une tranchée couverte, interroge-t-il. En général en France, on l'emploie lorsque la fréquence est de deux minutes.»

Il est vrai que le coût de réalisation entre une voie double en surface ou en tranchée couverte passe du simple au triple. Selon une étude préliminaire qui a été présentée en novembre aux différents investisseurs – l'Etat, qui sera le maître d'œuvre, la région Rhône-Alpes, le Conseil général de Haute-Savoie et la Communauté de communes de l'agglomération annemassienne (2C2A) –, l'amélioration de la voie simple en surface, déjà existante, coûterait quelque 20 millions d'euros (31 millions de francs); une voie double en surface 30 millions d'euros (46,5 millions de francs); une voie double en tranchée couverte, 90 millions d'euros (139,5 millions francs).

Les Français sont-ils prêts à injecter 60 millions d'euros de plus pour financer une tranchée couverte qui ne serait construite que sur la moitié des 1850 mètres séparant Annemasse de la frontière? D'un point de vue français, les principaux bénéfices d'une tranchée couverte seraient d'épargner le bruit aux quelque 500 riverains qui vivent à proximité de ligne ferroviaire, et d'éviter d'entraver la circulation routière avec des passages à niveau.

Dans les prochaines semaines, les quatre partenaires français vont faire un tour de table pour savoir qui est prêt à financer, dans un premier temps les études approfondies, puis la réalisation d'un des trois scénarios, et à quelle hauteur. L'Etat et la région devraient être ceux qui paient le plus. Le vice-président du Conseil régional en charge des transports, Bernard Soulage, attend «d'être saisi par l'Etat pour examiner sereinement les questions de financement des études approfondies» et de se prononcer sur l'option qui a la préférence de Rhône-Alpes.

Pour Gabriel Barrillier, l'incertitude qui pèse sur le projet CEVA en France est une manœuvre politique: «Chacun exhibe ses biceps.» La région, qui a basculé à gauche au printemps dernier, n'a plus les faveurs du gouvernement. Mais le lobbyiste genevois décèle un aspect positif: «La discussion a débuté en France, la mobilisation des élus va suivre.»