Lancez une idée politiquement choquante et vous pourrez vous offrir sans débourser un sou une véritable campagne multimédia. C'est en usant de cette méthode que le Parti socialiste déboule dans la campagne électorale en prenant de court tous ses adversaires politiques. L'opération a été soigneusement organisée à la direction du PS. A partir d'une simple provocation distillée, l'air de rien, au détour d'une interview, sa présidente, Christiane Brunner, est parvenue à imposer comme thème dominant, voire exclusif, de ce début de campagne, la question de l'octroi à l'UDC d'un deuxième siège au Conseil fédéral. Puis elle a réussi en l'espace de quelques jours à faire glisser imperceptiblement son propos de la question de la composition du Conseil fédéral à la mise en accusation du Parti démocrate-chrétien. Il apparaît que c'était bien là l'objectif premier de la démarche et que l'ouverture faite à l'UDC n'était destinée qu'à attendrir le cuir du PDC avant de commencer à lui planter directement des banderilles.

L'élection au Conseil fédéral demeure en effet une perspective lointaine et les militants, que cette stratégie devrait logiquement choquer, retiennent essentiellement de cette agitation médiatique la mise en demeure adressée au PDC. La direction du parti entreprend du reste de recadrer la position de sa présidente en rappelant que l'UDC demeure l'ennemi numéro un et qu'il ne saurait être question d'un quelconque accord avec les amis de Christoph Blocher. Quoi qu'il en soit, les conversations avec les socialistes tournent invariablement autour du lourd ressentiment qu'ils nourrissent à l'égard des démocrates-chrétiens. Si la question d'un deuxième siège UDC devait se poser concrètement, admet un stratège du PS, ce ne serait pas simple et cela provoquerait un vif débat dans les rangs.

Pour l'instant, il s'agit de mettre le PDC sous pression. «Si vous abandonnez votre tradition centriste, vous êtes condamnés à disparaître», tel est en substance le message adressé par les socialistes aux démocrates-chrétiens. Le PDC a viré à droite, on ne peut plus compter sur lui, la plainte monte en effet unanimement des rangs socialistes. Le constat vaut pour le Conseil fédéral comme pour le parlement. Joseph Deiss et Ruth Metzler sont perçus comme étant beaucoup plus à droite que Flavio Cotti et Arnold Koller. S'agissant du premier, cette impression s'est renforcée avec son passage des Affaires étrangères à l'Economie. Les syndicats, notamment, ne retrouveraient pas chez le professeur d'économie Joseph Deiss la qualité d'écoute qu'ils rencontraient chez Jean-Pascal Delamuraz et Pascal Couchepin. Au parlement, certaines positions du PDC ont très mal passé à gauche, tout particulièrement le refus des 400 millions destinés à assurer la flexibilisation de l'âge de la retraite. Neuf fois sur dix, se plaint un élu du PS, le PDC vote avec la droite. En tout cas à la base, il y a une large part de dépit et de rancœur à l'endroit des démocrates-chrétiens dans cette offensive socialiste, et une visible jubilation à tourmenter le PDC en lui promettant la perte d'un siège au Conseil fédéral.

Si le but premier et avoué de cette campagne est d'infliger «un électrochoc» au PDC pour l'amener à se recentrer, le PS y trouve d'autres avantages, dont le moindre n'est pas de donner lui-même le ton de la campagne. C'est également une façon de mettre l'UDC face à ses responsabilités et, accessoirement, de bétonner la position du PS au Conseil fédéral: avec 25% des suffrages, un parti a droit à deux sièges.

Ce qui a frappé dans le propos de Christiane Brunner, ce n'est pas tant l'offre d'un deuxième siège au Conseil fédéral faite à l'UDC que le fait que cette proposition vienne de l'adversaire naturel du parti de Christoph Blocher. Depuis les dernières élections fédérales, l'idée d'un deuxième siège UDC a mûri, elle s'est progressivement installée dans les esprits, elle a conquis une forme de légitimité auprès de l'opinion. Les radicaux, qui observent la situation avec beaucoup d'attention, ne s'y trompent pas. La manœuvre socialiste, relèvent-ils sans avoir l'air d'y toucher, «installe l'idée qu'il faudra bien tenir compte du résultat des élections dans la composition du Conseil fédéral». Accessoirement, elle les exonère du péché de pactiser ici ou là avec l'UDC. Ils peuvent également en nourrir leur propre thématique électorale, qui associe justement le PS et l'UDC dans le même conservatisme et le même immobilisme.

Les radicaux affichent malgré tout une certaine circonspection face aux conséquences possibles d'une «normalisation» de l'UDC. Ils s'accommoderaient fort bien d'un affaiblissement et d'une marginalisation du PDC, et n'hésiteraient pas à passer un accord avec les socialistes pour le plumer. Mais une telle manœuvre ouvre à plus long terme des perspectives incertaines.

Partout en Europe, le centre politique a plus ou moins disparu et l'on a assisté à des vastes réajustements à droite. Si un tel réaménagement des forces politiques devait survenir en Suisse, la droite libérale incarnée par les radicaux n'est pas garantie d'en émerger en tête devant un pôle conservateur qui pourrait s'articuler autour de l'UDC. L'intérêt qu'auraient les radicaux à affaiblir le PDC reste pour le moment à théoriser et à démontrer.