Entre 1970 et 2000, le vote ouvrier en faveur du PS suisse a été divisé par deux alors qu’il était multiplié par six en faveur de l’UDC, relève la chercheuse en sciences politiques Line Rennwald, dans son livre Partis socialistes et classe ouvrière . C’est notamment la priorité accordée à de nouveaux thèmes, comme l’environnement et les questions de société, sur les revendications sociales qui explique ce relâchement, selon la docteure en sciences politiques, qui effectue actuellement un séjour de recherche à l’Université d’Amsterdam.

Le Temps: Votre livre s’intitule «Partis socialistes et classe ouvrière». Mais peut-on encore parler de classe ouvrière aujourd’hui, dans la mesure où celle-ci se distinguait dans le passé par un sentiment d’adhésion à une classe sociale et à ses revendications?

Line Rennwald: J’ai utilisé une définition plutôt objective de la classe ouvrière, considérée en fonction de sa place sur le marché du travail. On pourrait parler de «classe économique», qui se traduit en termes de salaire, de pouvoir d’achat, de couverture sociale ou de perspectives de carrière. Mais il y a effectivement beaucoup de discussions autour de l’effacement de cette identité collective. On assiste aussi à une diminution des ouvriers de production et à une augmentation des salariés dans les services, souvent précarisés. J’aurais tendance à dire qu’il y a une classe ouvrière à deux têtes, avec la figure de l’ouvrier de production masculin, dans l’industrie, le bâtiment, et celle de salariés du tertiaire, le plus souvent des femmes, occupant des emplois la plupart du temps précarisés dans l’entretien, la maintenance, les soins, la vente, etc.

Avant de parler du déclin du vote populaire pour le PS suisse, y a-t-il eu un moment où celui-ci a recueilli l’essentiel du vote ouvrier?

– En Suisse, dans les années 1970, on voit une articulation entre les organisations syndicales et le PS comme bras politique du mouvement ouvrier. En 1971, en Suisse, les ouvriers de production votent dans une proportion de 45% de plus en faveur du PS que la moyenne de l’électorat. C’est plus qu’en Allemagne (+37%) ou qu’en Grande-Bretagne (+33%). Et c’est en France que les électeurs socialistes (+16%) sont les moins bien représentés chez les ouvriers, puisque ceux-ci se tournent alors vers le Parti communiste. Malheureusement, avec les méthodes que j’utilise, je ne peux pas remonter au-delà des élections fédérales de 1971. On peut penser qu’il n’en allait pas autrement auparavant. En revanche, dans les années 2000, on assiste à un renversement complet: les ouvriers de production votent moins que la moyenne (–20%) pour le PS en Suisse, contre +17% en Allemagne. C’est en Suisse que la différence est la plus brutale. Il y a une déprolétarisation du PS.

– Vers qui se tourne alors l’électorat salarié?

– Aux élections de 1987 et 1991, on constate une légère augmentation de l’abstention des ouvriers. Il se crée une sorte de vide politique. Leur vote se distribue alors entre le PS et les petits partis de la droite extrême, comme les Démocrates suisses ou le Parti des automobilistes. Mais dès 1995, c’est l’UDC qui recueille l’électorat de ces petites formations et donc les voix ouvrières.

On voit que lors des élections de 1991, 1995 et même 2007, le PS s’engage plus fortement en faveur des enjeux de la nouvelle gauche, environnement, questions de société ou de genre, pour entrer en concurrence avec les Verts. Est-ce l’une des raisons de la perte des voix ouvrières?

– C’est une des raisons. Par rapport aux autres partis sociaux-démocrates, cet engagement plus marqué pour des thèmes de société ou d’écologie par le PS suisse est frappant. Il y a aussi, dans les années 1970, l’arrivée d’une nouvelle génération de militants qui amènent ces thèmes avec eux. Dès les années 1980, le PS est ainsi divisé entre une aile plus jeune, plus combative et plus radicale, mais axée sur les nouveaux enjeux, et l’aile syndicaliste, portée sur les thèmes de redistribution, mais qui était aussi plus modérée à cette époque. Cela dit, le positionnement du PS sur les questions de société, de migrations ou d’Europe, après les années 1990, est aussi une réponse à la forte exploitation de ces thèmes par l’UDC. Il y a une capacité de l’UDC à dicter l’agenda politique à laquelle la gauche ne semble pas avoir pu résister. Or ce phénomène est apparu plus tôt en Suisse qu’ailleurs en Europe. La désaffection des ouvriers de la production n’a pas été compensée par le ralliement stable du prolétariat des services. De plus, un quart des ouvriers qualifiés et 40% des non qualifiés sont étrangers, donc privés du droit de vote. Cela réduit ainsi le potentiel électoral de la gauche.

– Mais est-ce que ce sont les partis qui ont changé ou les catégories populaires?

– Mes analyses tendraient à démontrer que ce sont les partis. Ceux-ci ont mis en avant des thèmes de société plutôt que des enjeux de redistribution. Il est vrai que, par le passé, les thèmes économiques avaient sans doute beaucoup plus d’impact électoral qu’aujourd’hui. On voit d’ailleurs que la plupart des partis sociaux-démocrates ont révisé leur programme dans le même sens, les revendications sociales sont moins présentes. D’autre part, ne négligeons pas l’impact du mouvement syndical. On voit que les ouvriers syndiqués votent toujours à gauche. En revanche, chez les travailleurs non syndiqués, on est plus tenté par le discours de l’UDC. Je précise que, malgré tout, les ouvriers restent, dans tous les pays, la classe qui soutient le plus les partis socialistes.

– Vous mettez toutefois en évidence qu’en 1970, l’électorat ouvrier a plutôt soutenu l’initiative Schwarzenbach, contre la position du PS. N’y a-t-il pas contradiction?

– Oui, tout en soutenant le PS aux élections, l’électorat ouvrier est l’une des catégories qui a le plus fortement accepté les initiatives Schwarzenbach. Dans les années 1970, il n’y a pas de lien automatique entre l’attitude lors d’une votation et lors des élections. Le PS est encore vu comme le représentant naturel des milieux populaires. Or aujourd’hui ce lien n’est plus aussi fort. Pour beaucoup, il n’est plus aussi évident de savoir quel parti soutient les intérêts de quelle catégorie d’électeurs.

Vous relevez qu’entre 1970 et 2000 le vote ouvrier a été multiplié par six pour l’UDC, alors qu’il a été divisé par deux pour le PS.

– C’est un phénomène que l’on retrouve un peu partout en Europe: l’augmentation des électeurs de la droite radicale ne s’est pas opérée de manière égale dans toutes les couches de la population. La progression s’est faite de manière assez spectaculaire auprès de l’électorat populaire. Si l’UDC a multiplié son score électoral par trois, elle l’a multiplié par six auprès des ouvriers de production, par sept chez les salariés des services et par huit chez les employés de bureau. La progression de l’UDC a donc un net aspect de classe, il y a eu une prolétarisation de son électorat.

– Alors que de son côté le PS gagne du côté des classes moyennes…

– Dans les années 1970 déjà, l’électorat PS avait déjà une forte composante de salariés hautement qualifiés dans les domaines sociaux, culturels, de l’enseignement, qui sont employés ou de la fonction publique dans une proportion de deux tiers. Le PS va gagner auprès des spécialistes socioculturels (enseignants, infirmiers, travailleurs sociaux, etc.), une classe en pleine expansion, contrairement aux ouvriers de production.

Est-ce que la gauche ne subit pas le contrecoup de ses avancées? Les grandes questions de justice sociale, de salaire décent, d’assurances sociales ne sont plus aussi cruciales qu’il y a cinquante ans. Une majorité des gens de ce pays vit plutôt bien.

– Oui, il y a eu beaucoup d’avancées dues au mouvement ouvrier ou à la social-démocratie. D’un autre côté, il y a un accroissement des inégalités sociales, toujours plus marquées. On voit bien le succès de mouvements comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, qui traduisent un refus de la politique d’austérité.

– Quelle perspective pour les socialistes européens?

– Au vu de ce qui se passe en Espagne, en Grèce, il me semble que l’on est à un tournant pour la social-démocratie européenne. Trop souvent, les sociaux-démocrates ont été associés à des politiques libérales ou de compromis avec les marchés financiers. Cet héritage de la troisième voie que voulaient Tony Blair ou Gerhard Schröder est devenu pour eux un handicap lors des élections dans la crise économique actuelle. On voit que les partis socialistes, devenus gestionnaires, ont toujours plus de difficultés à se distinguer de la droite traditionnelle. Il leur faudra faire des choix.

«Partis socialistes et classe ouvrière», Line Rennwald, Editions Alphil-Presses universitaires suisses, 308 p.