Après avoir fini par arracher la démission de leur conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon en fin d’été dans une épreuve de force à laquelle elle n’a pas résisté, les socialistes vaudois se cherchent une nouvelle ministre. La question ne se réglera pas sans douleur. Trois candidates convoitent la fonction. Samedi, cinq cents délégués partisans désigneront celle qui, selon eux, a le plus de chance de remporter l’élection et son enjeu de taille: conserver la majorité que la gauche détient depuis 2011 au Château cantonal.

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La syndique d’Avenches Roxanne Meyer Keller a ouvert le bal des prétendantes au congrès du PS Vaud du 27 septembre. Une semaine après, Fabienne Freymond Cantone, municipale à Nyon, sortait du bois. Cesla Amarelle, conseillère nationale, bien qu’attendue depuis longtemps, ne s’est déclarée que le 5 novembre. Géraldine Savary, elle, s’est mise à disposition de son parti au cas où l’élection tournerait mal.

Cela fait quinze ans que les socialistes n’avaient pas connu de telle primaire: le plus souvent, un ou une candidat(e) naturel (le) se présentait et les partisans suivaient. L’évidence, cette fois, a été détournée. Les intentions de l’ancienne présidente du parti cantonal, Cesla Amarelle, étaient connues. Son format politique et sa notoriété sont incontestablement supérieurs à ceux de ses rivales. Pourtant le parti ne s’est pas unanimement rangé derrière elle. Au contraire, des critiques sur sa personnalité lui ont été lancées, menées en majeure partie par des camarades appartenant à l’entourage proche de Pierre-Yves Maillard.

Mainmise sur le parti

Pierre-Yves Maillard, l’inusable ténor socialiste, à qui les délégués ont octroyé sans ciller – à l’exception des jeunes socialistes – la dérogation à un quatrième mandat, n’a plus à démontrer l’influence qu’il exerce au sein du parti. Installé depuis douze ans au Conseil d’Etat, cet excellent stratège politique a donné une compétitivité aux forces socialistes, poussé ses proches dans des postes clés, et il préside son collège depuis 2012. Cette toute-puissance tourne-t-elle à l’autoritarisme? Certains le pensent. «Personne n’avait senti jusque-là une telle prise de contrôle de sa part», constate un observateur de la vie politique vaudoise. «Le congrès de samedi nous renseignera sur la mainmise de Pierre-Yves Maillard sur son parti».

En effet, le président du Conseil d’Etat a soutenu clairement la candidature de Roxanne Meyer Keller en même temps qu’il tenait un discours anti-élites, très controversé. Du coup, la principale qualité de la syndique d’Avenches semblait tenir dans le fait de n’avoir pas fait d’études universitaires. Mais la tentative de placer sa protégée est loin d’être gagnée, si elle a fait preuve de courage en se présentant la première, elle a peiné plus que les autres à vendre son programme et s’affirmer devant les médias.

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Cesla Amarelle dans certaines lignes de mire

De la part de plusieurs personnalités socialistes, pour la plupart proches de Pierre-Yves Maillard, les remarques acerbes sur Cesla Amarelle pleuvent. On ressort des lettres anciennes pour témoigner de son ton cassant, de sa personnalité «hyper conflictuelle» et de sa détermination à s’imposer devant les autres. Le terme «divorce» est lâché: «elle était l’une des leurs avant qu’elle ne prenne son indépendance».

Avec sa tête de première de classe et son intelligence que beaucoup lui envient, elle divise. «La candidature de Cesla est perçue comme une résolution à tenir tête à Pierre-Yves», relève l’une des proches de la candidate. «Or ce n’est pas contre lui qu’elle se présente, c’est fou d’en arriver là au sein d’un même parti.» Deux fortes personnalités issues d’un même moule, «une guerre d’égos», disent certains.

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Celle qui pourrait tenir tête

Si on peut la redouter, c’est aussi que la professeure de droit arrive avec un discours et une expertise forts. Elle peut tenir tête aux deux poids lourds du conseil d’Etat, Pascal Broulis et Pierre-Yves Maillard. D’où la volonté de certains d’élire une personnalité plus consensuelle. Et s’il y en a une à qui profite ce conflit, c’est Fabienne Freymond Cantone. Au-delà de ses capacités à gérer le poste, elle s’est distancée du discours de Pierre-Yves Maillard sur le clivage peuple-élites et pourrait en tirer son épingle du jeu.

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Ces derniers mois, les trois candidates ont fait une campagne à huis clos en faisant le tour des dix sections régionales. Une fois sélectionnée, l’heureuse prétendante devra non seulement faire le plein dans son parti le 30 avril au premier tour des élections cantonales, mais également aller chercher une voix sur cinq chez les électeurs de la droite et du centre. Cesla Amarelle profite de plus grande notoriété que les deux autres, mais sera plus fortement épinglée par la droite en raison de ses nombreux combats menés sur l’asile.

Au-delà du soutien résolu que chaque candidate reçoit de sa section, le résultat de cette primaire reste très ouvert. Quelle qu’en soit l’issue, cette campagne interne laissera des traces. Samedi, le parti sortira divisé et il s’agira pourtant rapidement de s’aligner derrière la même élue. Un enjeu fort en dépend: si la nouvelle candidate fait un mauvais score au premier tour, la majorité au gouvernement vaudois risque de basculer.


Fabienne Freymond Cantone, 53 ans, municipale à Nyon

Le Temps: Quelles sections du parti vous soutiendront samedi et est-ce que cela sera suffisant?

Fabienne Freymond Cantone: Ce sont des membres du parti et non des sections qui s’exprimeront par leur vote lors du congrès. Nous avons rencontré beaucoup d’entre eux lors de la quinzaine de soirées dans les différentes sections locales. Cela nous a permis de nous faire connaître et de mieux les connaître. J’espère avoir démontré que j’ai une grande expérience de membre d’exécutif et de politique cantonale, que je fais avancer concrètement nos idées, et surtout que je sais rassembler largement.

- L’un de vos points faibles au moment de l’annonce de votre candidature était votre manque de notoriété. Comment avez-vous pallié cela?

- En plus de mettre à jour mon site Internet avec mon portrait, mes actions et mes interventions politiques, j’ai élaboré un programme sur des sujets que je considère prioritaires: l’emploi, le logement, la formation, l’environnement, la culture et les institutions. Je l’ai largement partagé lors des soirées de parti, au travers de la presse, de mon site et des réseaux sociaux. J’ai bien sûr accepté toutes les invitations que l’on me faisait à me présenter, ou pour échanger.

- Vous semblez être la plus neutre dans les bisbilles internes du PS Vaud, pensez-vous que cela puisse vous servir à tirer votre épingle du jeu?

- Je suis une personne déterminée, mais bienveillante. J’aime chercher à convaincre par le dialogue et l’argumentation, en respectant l’autre partie. Je crois que cela est apprécié.


Roxanne Meyer Keller, 38 ans, syndique d’Avenches

Le Temps: Le démarrage de votre campagne a été remarqué, vous vous êtes présentée la première. La suite a été plus décevante, vous sembliez avoir de la peine à vous affirmer devant les médias. Des regrets?

Roxanne Meyer Keller: Ce jugement vous appartient. Quant à moi, ce que je retiens de ces derniers mois, c’est l’excellent contact avec les membres du parti, la diversité de leurs engagements et de leurs parcours, et surtout la grande qualité des échanges avec eux. Je l’ai dit, je suis une travailleuse de l’ombre, je préfère obtenir des résultats plutôt que chercher la lumière à tout prix.

- Pourquoi bénéficiez-vous, plus qu’une autre, de soutiens de personnalités comme Pierre-Yves Maillard ou Géraldine Savary?

- Le soutien qui m’importe, c’est celui des membres du parti dont je sollicite la confiance, c’est celui ensuite des Vaudoises et des Vaudois si je suis désignée. Chercher et trouver des soutiens, c’est la base du travail politique: rien ne se fait sans un rassemblement préalable. Une individualité, si brillante soit-elle, ne peut jamais réussir seule.

- Que pensez-vous du discours anti-élite de PYM et pensez-vous en avoir bénéficié durant votre campagne?

- Je ne sais pas de quel discours anti-élite on parle. J’ai entendu un appel à porter une attention particulière à la diversité de nos listes. Je ne connais personne qui ne puisse pas partager ça. Et sur le fond, en tant que socialistes, nous nous devons de répondre aux préoccupations du plus grand nombre: aider les travailleurs de plus de cinquante-cinq ans à retrouver un emploi, limiter la hausse des primes maladie, ou faire en sorte que toutes les familles parviennent à joindre les deux bouts.


Cesla Amarelle, 43 ans, conseillère nationale

Le Temps: Que répondez-vous à vos camarades qui qualifient votre personnalité de trop conflictuelle?

Cesla Amarelle: J’ai des convictions et je les défends dans le parti comme ailleurs. Sur la forme, quand on doit régler des problèmes en tant que présidente de parti, il est évident qu’on ne peut pas contenter tout le monde et c’était mon rôle comme de tous ceux qui sont passés par cette fonction. J’ai toujours eu le constant souci d’un bon travail en équipe et j’ai le bilan que j’ai parce que je sais fédérer dans mon parti et au-delà.

- Candidate, comment irez-vous chercher des voix au centre et à droite pour l’élection?

- Les citoyens jugent sur les actes. J’ai su créer des majorités, par ma contribution active à l’élaboration de compromis, y compris sur des dossiers difficiles comme le sauvetage des Bilatérales qui bénéficient fortement à l’économie vaudoise et garantissent en même temps une protection des salariés même si les mesures de protection du marché du travail doivent encore être renforcées.

- Très profilée sur les questions de l’asile, vous serez plus attaquée par l’UDC que les deux autres si vous êtes choisie. Quelle sera votre stratégie?

- Je suis profilée sur ce dossier parce que je siège dans la commission qui traite de l’asile. L’élection au Conseil d’Etat vaudois ne porte pas sur ce dossier et j’ai été active sur de nombreux autres dossiers économiques, sociaux et institutionnels. Cela étant, mon engagement concret pour la régularisation des 523 requérants d’asile déboutés et le compromis PS-PLR obtenu en 2015 sur la loi sur l’asile dont je suis une des architectes ont abouti à des résultats constructifs qui ne sont pas contestés aujourd’hui. Mon engagement en faveur du respect des droits humains est à mon avis un atout. Ce sont les faits qui comptent.