Psychodrame villageois au Vieux Manoir

Prestige L’hôtel5 étoiles de Meyriez, au bord du lac de Morat, est fermé en raison de l’opposition de villageois à son agrandissement

Après des annéesde blocage,les citoyensse prononcerontle 29 juin

Tout un patrimoine hôtelier risquede voler en éclats

Une poignée de citoyens détiennent entre leurs mains le destin d’un prestigieux hôtel 5 étoiles. Le seul du canton de Fribourg. Et pas n’importe lequel. Niché dans un parc au bord du lac de Morat, classé Relais & Châteaux, le plus que centenaire Vieux Manoir de Meyriez a été pendant des décennies le lieu où toutes les jeunes filles rêvaient de se marier. Mais c’est plutôt de divorce qu’il est question actuellement. De divorce entre un établissement qui fait la renommée de la région et les habitants de la commune de Meyriez qui s’opposent à ses projets de développement. Après des années de blocage, la question sera tranchée le 29 juin lors d’une votation communale consultative. En attendant le dénouement, les volets de l’hôtel sont restés fermés cette saison. Voici donc l’histoire d’un hôtel qui veut grandir pour être à la hauteur de ses cinq étoiles et d’un village de 600 âmes qui trouve qu’il est bien comme il est. Une histoire de malentendus, de non-dits et de frustrations qui tourne au drame.

Au XVIIIe siècle, Le Vieux Manoir est un domaine appelé Les Grèves, propriété des Chatoney. Une des filles, Laure, partie à Paris où elle s’est éprise du général Mallet qu’elle épouse, en hérite au décès de son père, en 1906. Amoureux de sa femme, le militaire français l’est aussi du paysage lacois et construit la somptueuse bâtisse que l’on admire aujourd’hui, de style normand. Le couple y passe ses étés, y invite ses amis et y donne de somptueuses réceptions. Dans le parc, la maison du jardinier, transformée plus tard en pinte, sert également de garage, probablement le premier du canton de Fribourg, selon l’historienne de l’art Caroline Dey*.

Après le décès du général, la propriété est vendue et transformée en hôtel en 1956. La Suisse tient son premier Relais & Châteaux. Le Vieux Manoir voit défiler les limousines. Les grandes familles de la région y déjeunent le dimanche, les industriels y parlent affaires, les riches Bernois y rejoignent leur maîtresse. L’ancien président zaïrois Mobutu y séjourne avec sa cour. Le Conseil fédéral s’y réunit parfois discrètement. En 2004, l’établissement change de mains. Sa nouvelle propriétaire, Judith Müller-Oprecht, se lance dans de grands travaux de transformations. Elle offre une cinquième étoile à l’hôtel, qui monte en gamme, et engage Daniel Ziegler, qui a notamment dirigé l’Eden Roc d’Ascona.

La suite est nettement moins romantique. Les habitants de Meyriez assistent avec scepticisme à ces changements. Ils voient les prix augmenter et se sentent moins à l’aise qu’auparavant sous les lustres de l’établissement tout pimpant. «La vue sur le lac, ça ne doit pas coûter 500 francs la nuit», lance un habitant. Et le 5-étoiles a ses exigences. Des grilles protègent les lieux. La pinte aussi se transforme. Elle n’est plus le «stamm» du village qu’elle était naguère mais devient un lieu stylé. Et pour assurer la quiétude d’une clientèle aisée et lui garantir une vue dégagée sur le Vully, le Vieux Manoir s’oppose à la construction dans le voisinage d’un petit port. Un projet de la commune de Meyriez destiné à amarrer la quarantaine de bateaux qui stationnent au large. Pour l’ancien député au Grand Conseil fribourgeois Werner Zürcher, cette opposition a déclenché les hostilités.

Et les hostilités sont officiellement déclarées lorsque l’hôtel songe à se développer sur les terrains alentour lui appartenant. Il est question de construire un parking souterrain, un spa, des salles de séminaires, de nouvelles chambres, ainsi que des logements avec ou sans prestations hôtelières. Pour le Vieux Manoir, il s’agit d’une question de survie s’il veut jouer dans la cour des grands. Mais la procédure pour un changement de zone permet aux citoyens de faire part de leur mauvaise humeur. Ils refusent, estimant que la mise en zone à bâtir permettra aux propriétaires d’y construire des logements surdimensionnés. Nouveau projet, re-blocage par l’assemblée communale. Environ un tiers des citoyens de Meyriez font recours. «Nous ne sommes pas contre les projets de développement de l’hôtel. Vouloir un spa, c’est normal dans cette catégorie. Sauf que cette révision partielle du plan d’aménagement local concerne une bien plus grande surface, soit 17 000 m2. Et le projet, surtout la partie concernant les logements, reste trop flou. Si nous disons oui, les propriétaires pourront faire ce qu’ils veulent, poursuit Werner Zürcher, par ailleurs frère du syndic. Et c’est surtout la raison pour laquelle il y a une telle opposition. Il faudrait davantage de transparence, de dialogue et pas par avocats interposés car tout ça coûte les yeux de la tête à la commune.»

C’est Werner Zürcher qui, lors de la dernière assemblée communale de mai dernier, a proposé d’organiser la consultation du 29 juin, pour «savoir où va le chemin», dit-il. Les 420 citoyens de Meyriez devront répondre à deux questions: faut-il que le Conseil communal poursuive la modification partielle du plan d’aménagement local du territoire? Et faut-il que le Conseil communal tente de trouver une solution avec tous les intervenants? Préfet du district du Lac, Daniel Leh­mann suivra le résultat de très près mais il précise: «Cette consultation se déroule en dehors des règles légales. Le résultat n’aura aucune valeur décisionnelle et aucune force légale.» En résumé, la commune en fera ce qu’elle souhaite. Mais un double vote négatif ne va assurément pas calmer le jeu. Pire, il scellera probablement le sort de l’hôtel.

La propriétaire, Judith Müller-Oprecht, ne veut pas s’exprimer. Le syndic, Walter Zürcher, non plus. D’ailleurs, propriétaire et exécutif communal ne se parleraient plus. L’affaire crée aussi des tensions dans la commune. De nombreux acteurs de la région ont tenté une médiation. Jusqu’au Conseil d’Etat fribourgeois. En vain. Tous déplorent les blocages entre des propriétaires qui ont manqué de sensibilité régionale, des villageois inflexibles et des autorités communales qui gèrent mal ce délicat dossier. Et pour ne rien arranger, le Vieux Manoir a fermé provisoirement ses portes cet hiver, à l’annonce du départ de son directeur Daniel Ziegler.

La saison estivale bat son plein au bord du lac de Morat, sans le 5-étoiles. Mais avec son directeur des cuisines, Franz Faeh, 15 points au GaultMillau, qui garde ouverte en annexe la Pinte du Vieux Manoir et accueille les clients aux heures des repas, du mercredi au dimanche. Finie la gastronomie à plusieurs plats mais une cuisine de saison, qu’il qualifie de «nette, basée sur les produits». Avec une touche asiatique, qu’il a ramenée de ses expériences professionnelles en Indonésie, à Hongkong et en Thaïlande. Ce natif de Gstaad a réussi à retenir une partie de la clientèle. D’autres sont allés voir ailleurs, croyant que le site est complètement fermé. La saison sera difficile mais pas impossible.

Car le Vieux Manoir n’est pas à l’abandon. Loin de là. Il est entretenu. Comme le majestueux parc qui débouche sur le lac. Un temps suspendu. Et les amateurs ont deux possibilités de loger sur place. Le «Diamant de verre» est une chambre d’hôte construite sur pilotis. Pour 945 francs la nuit, un couple jouit d’une pièce entourée de vitrage, avec vue sur le lac et la végétation. Plus loin, la «Maison au bord de l’eau», avec deux chambres doubles et deux chambres simples, un salon et sauna, permet pour 1500 francs la nuit à une famille de s’installer dans le calme et la volupté. Les deux endroits jouissent d’un confort 5-étoiles, avec plage et ponton privé. C’est la formule «glamping», contraction de camping et de glamour, que le lieu a adoptée il y a plusieurs années et que les magazines spécialisés ont déjà repérée.

Pas de quoi, néanmoins, consoler les acteurs du tourisme de la région, qui parlent d’un drame. Directeur de Morat Tourisme, Stéphane Moret explique que la fermeture du 5-étoiles induit des pertes à plusieurs niveaux. Il cite les taxes de séjour, les commandes aux fournisseurs régionaux et l’absence de la clientèle aisée du Vieux Manoir dans les commerces et autres établissements proches. «Les clients du Vieux Manoir n’ont pas jeté leur dévolu sur un autre hôtel de la région. Même si nous avons des établissements de qualité, ils n’offrent pas le même luxe», dit-il. 10% seulement de la clientèle a été «récupérée».

Mais pour Stéphane Moret les pertes indirectes sont presque plus importantes. «Le Vieux Manoir était un partenaire précieux, un fer de lance qui faisait de tout le secteur touristique moratois un interlocuteur de poids. Il tirait tout le monde vers le haut en raison de ses exigences de qualité. Il a formé des professionnels de l’hôtellerie dont d’autres enseignes ont profité par la suite. Il était aussi une carte de visite pour la région. Quand la presse spécialisée venait au Vieux Manoir, en parlait, elle faisait en même temps la promotion de toute la région.»

Le Vieux Manoir rouvrira-t-il? Mystère. Mais dans la région, beaucoup se demandent si la stratégie de faire de l’hôtel un 5-étoiles est la bonne. Le lac de Morat ne connaît qu’une saison touristique, l’été. Comment Meyriez peut-il concurrencer Genève, Saint-Moritz, ­Gstaad? La région n’a ni l’offre culturelle et sportive, ni en boutiques de luxe, pour faire le plein de sa quarantaine de chambres. Redevenir un 4-étoiles, avec une excellente offre qualité-prix? Certains le souhaiteraient, estimant que cette gamme conviendrait mieux à une région qui cultive le tourisme doux et familial.

En attendant et tout le monde en est conscient: à force de mettre des bâtons dans les roues du Vieux Manoir, ce dernier pourrait être vendu ou transformé en résidences privées ou en clinique. Le risque existe que les romantiques ne se marient plus au Vieux Manoir. Même en rêve.

* «Châteaux et maisons de maître autour du lac de Morat», Caroline Dey, en vente dans les offices du tourisme du Vully.

Les grandes familles y déjeunent le dimanche et les riches Bernois y rejoignent leur maîtresse

«Si nous disonsoui le 29 juin, les propriétaires feront ce qu’ils veulent»