De la publicité pour la bière et le vin à la télévision? Le sujet divise les Chambres. Pour continuer à participer au programme de soutien au cinéma Media, la Suisse doit en effet reprendre les termes d’une directive autorisant la publicité pour ces boissons dans les écrans publicitaires des chaînes étrangères visant le territoire helvétique. Le National a d’abord suivi une proposition du gouvernement qui, par esprit de symétrie, veut élargir l’autorisation aux chaînes nationales, y compris de la SSR. Ce mercredi, a raconté le Temps, les Etats ont esquissé un compromis: les publicités pour les alcools légers seraient interdites aux TV et radios suisses, mais tolérées sur les fenêtres publicitaires étrangères.

Les partisans de la libéralisation arguent qu’un jour ou l’autre,ces pubs seront interdites dans l’Union – Pascal Couchepin a rappelé cet argument mercredi à la tribune. On n’y est pas encore: selon une fiche thématique des Etats généraux de l’alcool, en France, basée sur une étude de 2006, cinq pays seulement interdisent la publicité pour la bière à la TV. Les spiritueux sont traités plus sévèrement, étant bannis dans 14 pays. S’agissant de l’affichage et de la presse écrite, un tiers des pays membres ne fixe aucune limite.

En France, la promotion de l’alcool agite aussi les esprits, mais là, il s’agit d’Internet. De manière générale, la droite au pouvoir a tendance à durcir le ton s’agissant de la l’alcool: en mars, l’Assemblée nationale a ainsi voté l’interdiction de vente d’alcools – et de tabac – aux moins de 18 ans, quelle que soit la boisson. La limite était fixée jusqu’ici à 16 ans, rappelle le Figaro.

Relevons que, selon le correspondant du Figaro – et parfois du Temps – à Montréal, «le travail des parlementaires trouve un écho inattendu au Québec, où les médias s’interrogent tous sur ses conséquences négatives pour l’image de la France». Réagissant à des propos de la ministre de la santé Roselyne Bachelot à propos du caractère cancérigène du vin, les chroniqueurs québécois se disent surpris par cette France qu’ils croyaient à l’abri «de cette peur quasi névrotique de la maladie qui caractérise la société nord-américaine». Et ils font preuve de pragmatisme économique: «Le vin est la vitrine de la France, un pan essentiel de l’économie. Pourquoi les Français se tirent-ils dans le pied?», s’interroge un interlocuteur du correspondant.

A propos d’économie, le tour de vis actuel connaît une exception: la publicité sur Internet. Le même projet de loi ouvre en effet la voie à la promotion des boissons sur la Toile, tout en prévoyant quelques restrictions «principalement destinées à la jeunesse», relatait encore le Figaro. Les sites ne devront pas viser les jeunes et comporter de pubs «intrusives» (les fenêtres popup). Sous conditions, la vente sur Internet est aussi autorisée.

Cette libéralisation sur la Toile a été provoquée par une décision de justice dans le cas dit «Affaire Heineken». Fin 2007, une célèbre marque de bière hollandaise, donc, se faisait attaquer pour son site, jugé trop ostensiblement publicitaire. Or, la loi Evin, qui réglemente la promotion des alcools – en France, elle est autorisée dans la presse et à la radio, sauf les chaînes de service public – date de 1991. Elle ne cite donc pas la Toile. Les juges ont estimé que cette absence de mention du support dans la loi ne permet pas d’autoriser cette pratique, racontait generation-nt.com. Au moment du jugement, en janvier 2008, le site Legalis.net expliquait que «cette affaire ne concerne pas seulement la publicité diffusée sur internet mais touche tous les sites consacrés à l’alcool: que ce soit ceux des producteurs de vins et autres spiritueux ou ceux qui en proposent la vente à distance».

Le projet de loi veut corriger cette situation parce que, est-il indiqué dans son exposé des motifs, «l’interdiction de toute forme de publicité pour les boissons alcoolisées sur Internet reviendrait à imposer la fermeture de tous les sites en ligne qui évoquent un cépage, une appellation, voire un territoire. Les sites touristiques consacrés à une région viticole devraient être paradoxalement amputés des pages qui évoquent une production locale qui contribue cependant à la réputation et à l’attrait d’un terroir.»

La ministre de la santé elle-même a jugé,dans une interview au Figaro relayée par vnunet, que «les producteurs français s’inquiètent de la grande incertitude juridique qui entoure la vente d’alcool en ligne. Dans le même temps, les sites de vente à l’étranger, eux, prospèrent sans obstacles. Il faut donc moderniser la loi Évin, au vu de l’évolution des nouvelles technologies.»

L’argument selon lequel la pub sur le Net toucherait plus directement les jeunes est contesté par un lobby ad hoc, l’Association Vin et Web, qui, dans son commentaire de la loi, assure qu’Internet «n’est pas un média réservé aux jeunes». Citant des chiffres d’Ipsos Media selon lesquels la part de marché de la Toile est de 24% chez les moins de 25 ans, 25% dans les 25-34 ans, 39% des 35 à 49 ans et 22% pour les plus de 50 ans, les avocats du vin en concluent: «Il serait donc inexact de prétendre que l’autorisation de la publicité sur Internet présente un risque exclusivement envers la population des jeunes».

Le lendemain du vote de l’Assemblée nationale, le blog des vins applaudissait: «Cette mesure très attendue des annonceurs mais aussi des éditeurs va très certainement apporter une petite dose de fraicheur et de créativité à la publicité sur internet en france et permettre aux sites de vente de vin en ligne d’accroitre leur business.»

Santé publique contre lobby des vignerons, la bataille va continuer. Une dépêche AFP, vite mise en exergue par le site spécialisé zemedical.com, relate la croisade des opposants, dont l’ancien ministre Claude Evin, le cancérologue Maurice Tubiana et les ligues de promotions de la santé. Ils justifient, leur mauvaise humeur par le fait qu’elle «témoigne d’un mouvement général désapprobateur face à un texte de loi contradictoire». Et la vente d’alcool sur le web présente un «risque sanitaire et social majeur».

Le Sénat doit encore se prononcer, mais l’issue semble claire, puisque même chez les sénateurs de l’opposition socialiste, outre deux ténors, le soutien à cette mesure est acquis chez «vingt-cinq parlementaires socialistes, élus des grandes régions viticoles françaises», a calculé le Midi Libre. En avril, le nouvelobs.com indiquait qu’en 2008, la France «est tombée au troisième rang des exportateurs de vin» – en termes de volume, pas de valeur –, se faisant doubler pour la première fois par l’Espagne, désormais deuxième, l’Italie trônant en première place.

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