Éditorial

Là où public et privé se parlent mal

En mains publiques, mais ayant intégré des méthodes relevant de l’économie privée, les entreprises publiques de la Suisse se trouvent dans une situation de plus en plus schizophrène

Désormais écrivain prolifique, Didier Burkhalter publie un deuxième livre quatre mois après son départ du gouvernement. Sous le titre Là où lac et montagne se parlent, il raconte le contraste entre le premier village créé par un montagnard et une planète de plus en plus globalisée et sourde à la nature.

L’éditeur résume l’ouvrage par cette maxime: «La clé de l’avenir du monde et des êtres humains réside dans la capacité de conjuguer les différences.» Il aurait pu adresser ce message aux entreprises publiques du pays, qui se trouvent dans une situation de plus en plus schizophrène.

Objectifs ambigus

Très exactement vingt ans après les grandes réformes qui ont vu les anciens PTT se scinder en deux et certains segments des CFF se frotter à la concurrence, ces anciennes régies sont en crise. Elles restent en mains publiques, mais elles ont intégré des méthodes relevant de l’économie privée qui font désormais débat. Si les dirigeants de CarPostal ont commis les actes répréhensibles qui leur sont reprochés, c’est parce que les rendements qu’on a exigés d’eux étaient en contradiction avec l’interdiction de dégager des bénéfices des activités subventionnées.

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Et si La Poste attend de CarPostal un résultat positif, c’est parce que les objectifs stratégiques fixés par le Conseil fédéral sont ambigus. Il demande à La Poste de «réaliser un rendement conforme à la branche dans tous ses secteurs d’activité». Or, il aurait dû préciser que le transport de voyageurs subventionné ne pouvait pas répondre à cette exigence.

De nature différente, la passe difficile que traverse CFF Cargo illustre les problèmes que peut rencontrer une entreprise publique sur le marché de la concurrence. Le Conseil fédéral lui a fixé l’objectif stratégique suivant: il attend du secteur marchandises une «offre autofinancée qui réponde aux besoins des entreprises suisses de chargement». Or, la concurrence et la flexibilité croissante de la route exigent des réponses dynamiques, sous la forme de l’automatisation des processus et de collaborations avec des opérateurs privés. Le Conseil fédéral doit tenir compte de ces évolutions.

Revenus inspirés du privé

S’ajoute à cela la question des salaires des patrons des deux entreprises. Partant de l’idée que La Poste et les CFF devaient attirer des top managers, on les indemnise désormais à hauteur de 1 million de francs par an. Certes, pour les raisons que l’on connaît, Susanne Ruoff ne touchera pour 2017 que son salaire fixe de 610 000 francs et 50 000 francs de prestations annexes, son bonus variable – 310 000 francs – étant gelé jusqu’à la conclusion de l’enquête sur CarPostal. Mais ces revenus inspirés du privé, qui représentent plus du double du traitement d’un conseiller fédéral, sont de plus en plus sujets à critique.

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Le mariage entre le mandat de service public et la concurrence, dont on a tant espéré le succès, traverse une zone de turbulences. Public et privé se parlent mal, peut-on constater, pour prolonger la formule de Didier Burkhalter. Le pouvoir politique doit s’en préoccuper.

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